Blogue 020 : Violence monothéiste

La violence monothéiste

Jaque Parisien

Jean Soler, agrégé de lettres, et auteur de Qui est Dieu ?, cet ouvrage encensé par Michel Onfray et source de controverse en France, nous avait offert ce pavé dans lequel il retrace les sources de sa thèse qui est devenue, en quelque sorte, sa marque de commerce. Selon l’auteur, dans les monothéismes s’inscrirait, je dirais presque « généalogiquement », un appel à la violence à l’égard de l’autre, dans le but de rallier le peuple élu de Dieu contre ses ennemis. Par contre, le polythéisme, lui, aurait plutôt tendance à favoriser la tolérance, l’ouverture et la souplesse. Pour étayer sa thèse, Soler nous propose un voyage à travers l’histoire des différentes civilisations, en commençant par la chinoise, puis en passant par les Grecs, les Hébreux et enfin nous ramène à notre brûlante actualité en portant un regard critique sur les totalitarismes prétendument « athées » du XXe siècle et le combat du bien contre le mal provoqué par l’effondrement des tours jumelles du World Trade Center à New-York. Si l’ouvrage de Soler est d’une facture dont l’érudition exige une lecture lente à cause du foisonnement d’informations et de références aux textes anciens, il n’empêche que la langue employée le rend tout à fait accessible à quiconque se questionne sur les mécanismes du monothéisme. La structure de l’ouvrage repose sur une comparaison entre différentes philosophies puis sur une comparaison entre les civilisations grecque et juive, entre le polythéisme et le monothéisme. Mais pourquoi ce détour vers la philosophie chinoise ?

De son propre aveu, s’aventurer sur un terrain aussi glissant nécessitait l’aide d’un sinologue réputé, Jean-François Billeter. Dans cette partie Soler s’attache à nous montrer que la pensée chinoise, fondée sur des principes en apparence contraire, le yin et le yang, principes féminin et masculin, s’appuie plutôt sur une relation de complémentarité, même si dans la pensée chinoise la prévalence va au yin, le principe féminin. Tout au long de cette première partie nous avons droit à une analyse des symboles traversant les écrits des grands penseurs chinois. Prenons un seul exemple parmi plusieurs, le passage du jour à la nuit, ou inversement, en opposition apparente, nécessite un moment de transition, un mélange des deux afin d’atteindre leur nature propre. Autrement dit, il n’y aurait pas de jour possible sans nuit ni de nuit sans jour. C’est donc dans cet échange, je dirais ce mélange, que réside le secret de leur plein épanouissement. « La coexistence des contraires n’est pas statique mais dynamique. »1 Or, si ce mélange, et le lecteur en conviendra, est un mouvement, un va et vient entre deux opposés, une autre notion très importante s’impose d’elle-même : le centre ou le milieu. Par conséquent, « la perfection est au milieu »2. Retenons cette idée de « milieu » car nous la retrouvons chez les Grecs. Pour les besoins de la cause, je m’attarderai brièvement sur Héraclite, Aristote et Protagoras.

Héraclite reprend à son compte, mais en Grèce, les principes de mouvement, « Tout marche et rien ne reste immobile », et de contraires complémentaires, si vous me prêtez cet apparent oxymore, « Le bien et le mal sont un »3, écrivait-il. Rien de bien surprenant dans cette similitude de penser le monde entre la Chine et la Grèce quand on sait que l’interpénétration des idées, grâce aux voyages, entre autres, façonne la civilisation grecque, berceau de la démocratie. Puis arrive Aristote dont la théorie du « juste milieu » met en lumière la nécessité absolue de ne jamais sombrer dans la démesure, l’hubris, en recherchant toujours le point de jonction entre deux extrêmes : entre la témérité et la couardise se loge le courage, par exemple. Bref, c’est dans cet espace de rencontre entre deux extrêmes que se trouve la justification du « rien de trop »4, autrement dit, le refus de tout excès, de tout fanatisme. Protagoras, quant à lui, et on s’en souviendra, enseignait l’art de débattre et prétendait que la Vérité pour les uns n’était en fait, pour eux, que « meilleur », mais pas nécessairement « plus vraie », donc que tout était une question de perspective. Plusieurs y ont décelé un « relativisme » détestable, indéfendable, quand en réalité il ne s’agissait que de tempérer la violence inhérente contenue dans la notion de « Vérité absolue ». C’est lui qui nous a légué le fameux « L’homme est la mesure de toute chose », excluant d’emblée toute allusion aux interventions divines dans les affaires humaines et qui, avec les autres matérialistes de l’époque, annonçait les athées à venir. En effet, pour Protagoras, « il n’y a pas de réalité suprasensible : la seule réalité, c’est l’apparence. »5 Pour tout dire, ce que met en lumière Soler, c’est que les civilisations chinoise et grecque, de par leur conviction que la perfection est au milieu et que le mouvement est nécessaire, voire essentiel à l’équilibre, fabriquent une prédisposition à la tolérance, une souplesse intrinsèque face à la différence, voire une ouverture aux autres.

C’est dans cette partie de l’ouvrage que l’auteur procède par alternance de concepts entre Athènes et Jérusalem et je n’en relève que quelques exemples. Iahvé, le Dieu unique, avait une épouse, Ashéra, totalement évincée des récits bibliques ultérieurs. Iahvé était un Dieu « jaloux » qui ne souffrait pas la compétition et qui avait choisi son peuple et non l’inverse. Athéna, qui a donné son nom à la ville d’Athènes, était une déesse célèbre, vénérée autant par les Grecs que par les Troyens, au moment même où les deux peuples étaient en guerre. Athéna est une déesse parmi un panthéon de dieux donc les Grecs pouvaient prier l’un ou l’autre selon le but visé ou les préférences personnelles. Autre exemple qui parle de lui-même, sans jeu de mots, c’est la langue. Les Hébreux parlaient une langue concrète ne laissant que peu ou pas de prise aux nuances conceptuelles. Leur vocabulaire comptait environ huit mille mots. Les Grecs, au contraire, au même moment, pouvaient miser sur quelque cent-vingt-mille mots et on connaît tous les récits d’Homère ou de Sophocle, sans parler des dialogues de Platon. Plus une langue est riche plus la possibilité de comprendre le monde et de nuancer nos opinions est grande; plus la langue est pauvre plus ceux qui la parlent seront sujets aux endoctrinements et aux oppositions binaires du genre le bien contre mal, le bon contre le méchant, etc. Mais que peut signifier tout cela pour le peuple élu, celui qui a fui l’Égypte et dont le prophète aurait séparé la mer rouge pour permettre à son peuple de fuir la tyrannie et l’esclavage ?

La plus grande partie de l’ouvrage se concentre sur le démontage systématique du monothéisme judaïque, d’où, sans doute, les accusations d’antisémitisme à l’égard de l’auteur. La notion de « Dieu unique » s’est lentement forgée dans le fer de l’adversité. Le peuple hébreu avait un urgent besoin de se trouver un dieu tutélaire qui leur permettrait de résister aux multiples débâcles qu’ont connues ses armées et aux innombrables souffrances qu’aura connues son peuple. Soit. Mais on se serait attendu à ce que ce Dieu fasse preuve de tolérance à l’égard des autres, du goyim, mais malheureusement ce ne fut pas le cas. L’idée d’un Dieu unique, détenteur de vérité, ne pouvait que donner naissance à l’intolérance, à la violence et déboucher sur un appel au génocide contre les « infidèles » dans le but avoué d’unifier le peuple élu en détruisant les idoles, en taisant la dissidence et en supprimant les rivaux. Je ne peux entrer dans les détails mais il suffit de nous rappeler l’histoire du Veau d’or adoré par une partie du peuple lorsque Moïse redescend du Mont Sinaï : les dissidents sont éliminés par Iahvé et les fameuses tablettes des dix commandements brisées sur l’idole. L’image parle d’elle-même. Bref, pour Soler, il s’agit d’un « monobinarisme », concept clé de l’auteur et socle sur lequel repose sa thèse, qui serait l’idée fixe qu’il n’existerait qu’un seul dieu, une seule vérité et que donc tout ce qui s’y oppose (dualisme ou binarisme) doit être éliminé. Toutefois, et c’est moi qui le précise, bien qu’il s’en prenne en effet au judaïsme, le christianisme et l’islamisme n’échappent pas au démontage, bien au contraire.

Christianisme et islamisme seraient donc des variantes de cette idée de « monobinarisme ». « Si vous n’êtes pas des nôtres, vous êtes contre nous ». Cette phrase à elle seule pourrait résumer le message de Soler : pensons aux extrémismes et aux fanatiques, ces fous de dieu qui s’explosent et explosent les autres au nom de qui ? D’un dieu unique juste et bon ? Depuis la conversion de Constantin, à des fins purement personnelles et pour consolider son pouvoir, les édits de Théodose I et II qui érigent le christianisme en religion d’état, exécrant et excluant les « autres »; en passant par l’Inquisition et les autres « religions » d’état qu’étaient le fascisme et le communisme, s’accrochant au culte du « sauveur » et des lendemains radieux, jusqu’au néo-conservatisme chrétien des États-Unis montrant son vrai visage à la suite des attaques contre les tours jumelles ; puis par un détour de l’instauration des théocraties en Iran et en Afghanistan d’avant croisade Bush, ces « fous » menacent nos vies sinon l’équilibre de notre monde. Pour tout dire, l’intolérance serait inscrite dans les Écritures sacrées monothéistes. Soler termine son ouvrage en appelant tous les peuples émancipés, incluant les athées, les agnostiques et même les croyants sceptiques à s’unir pour combattre l’intégrisme, sans extrémisme, sans fanatisme, mais avec détermination et intelligence, « rien de trop », auraient dit les Grecs. Pourquoi ? Parce que le danger de sombrer dans la démesure, l’hubris, reste prégnant et guette tous ceux qui croient détenir une vérité absolue.

Références

  1. Jean Soler, La Violence monothéiste, Éditions du Fallois, Paris, 2008, p. 34
  2. Ibid. p. 37
  3. Ibid. p. 55
  4. Ibid. p. 111
  5. Ibid. p. 89

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