Blogue 032 : Turban

Turban : Le fond du problème demeure irrésolu

David Rand

À la suite d’une controverse houleuse, la Fédération de soccer du Québec (FSQ) a décidé de lever son interdiction du turban, ayant reçu une clarification de la fédération internationale FIFA. Pourtant, tel que David Rand nous l’explique dans cet article, le problème sous-jacent – le privilège religieux – n’est aucunement résolu.

Le physicien théoricien Steven Weinberg est bien connu pour sa célèbre observation que, avec ou sans religion, les bons feront le bien et les méchants feront le mal, mais pour que les gens bons fassent le mal, il faut la religion. Appelons cette réflexion le « Principe Weinberg ».

[…] il n’y rien comme la religion pour que des personnes autrement intelligentes se transforment en abrutis déblatérant des bêtises […]

Personnellement, j’ai très souvent constaté que, pour que des gens intelligents parlent ou agissent stupidement, il suffit d’ajouter de la religion. En effet, il n’y rien comme la religion pour que des personnes autrement intelligentes se transforment en abrutis déblatérant des bêtises, et je ne parle pas que des croyants. J’englobe dans cette réflexion la grande majorité des gens, y compris de nombreux incroyants. J’appelle cela le « Principe Weinberg généralisé ».

Nous avons eu l’occasion de voir l’ampleur de l’action de ce Principe Weinberg généralisé dans la récente controverse autour de l’interdiction du turban par la Fédération de soccer du Québec. De nombreux commentateurs ont qualifié cette décision d’intolérante, d’irrationnelle, de xénophobe, voire de raciste. L’accusation de racisme est particulièrement bête, car le sikhisme – comme l’islam – est une religion, pas une race. Le terme racisme n’est pas pertinent ici.

Le tollé a été énorme. Pourtant, personne, à ce que je sache, personne n’a eu la présence d’esprit d’évoquer l’aspect le plus essentiel et central de toute cette triste affaire : la distinction entre un vêtement et la personne qui le porte. La décision de la FSQ n’excluait pas les sikhs ; elle excluait les turbans. Et un turban – comme tout vêtement ou voile ou crucifix – s’enlève. Mais apparemment personne ne s’est rappelé ce point élémentaire. Toutefois, cet oubli s’explique aisément : le turban dont il est question ici n’est pas n’importe quel vêtement; c’est un objet religieux.

Un turban peut s’enlever, le temps d’un match, et le joueur n’a pas à renier sa religion pour autant.

La FSQ a décidé de bannir le turban durant un sport d’équipe, mais elle n’a pas banni les gens qui le portent. Ne pas reconnaître cette distinction revient à confondre la personne avec le symbole religieux qu’elle porte. Un turban peut s’enlever, le temps d’un match, et le joueur n’a pas à renier sa religion pour autant. Après le match, le sikh sera encore sikh. Sait-on que 80 % des jeunes sikhs du Punjab, lieu de naissance du sikhisme, ne portent plus de turban ? Aux derniers Jeux olympiques en Chine, seuls les sikhs canadiens portaient ce symbole religieux d’une autre époque.

La FIFA a décidé depuis d’affirmer que le port du turban est acceptable sur un terrain de soccer. Soit. Elle aurait pu aussi bien décider le contraire puisque ses règlements lui permettent d’interdire les messages religieux. Dans les sports d’équipe, il y a souvent des uniformes, des normes de tenue sportive, des normes qui peuvent reposer ou non sur des considérations de sécurité. Si la FSQ avait interdit le port de la robe de soirée à paillettes parce qu’un short sportif est obligatoire durant tout match de soccer, l’aurait-on accusé de préjugés xénophobes contre les travestis ?

Le soccer, je n’en sais pas grand-chose. Mais la religion par contre, je connais. Je sais qu’un vêtement religieux est d’abord et avant tout un accessoire de mode, une question de goût personnel. Mais ce n’est pas n’importe quel accessoire : au contraire, c’est le plus prétentieux et le plus agressif de tous, un accessoire qui déclame haut et fort, « Je suis bien plus qu’une question de goût. Je suis saint et sacré et si vous ne m’accordez pas une déférence absolue, alors vous êtes odieux. » C’est un comportement d’enfant gâté.

Il ne faut pas oublier qu’une mode religieuse ne mérite pas davantage de respect que tout autre choix arbitraire de tenue. Malheureusement, cette leçon sera difficile à assimiler pour les gens qui ont si imprudemment accepté l’exception accordée aux sikhs dans la GRC, leur permettant l’abandon de l’uniforme standard pour porter un couvre-chef religieux. Il s’agit d’un privilège religieux réservé aux adhérents du sikhisme et d’une forme évidente de discrimination religieuse. Ce lamentable précédent a empoisonné le débat et retardé considérablement la laïcité.

Au Canada hors le Québec, beaucoup de chroniqueurs et de journalistes ont étendu leurs accusations de xénophobie aux Québécois en général et plusieurs ont souhaité leur donner des leçons de « diversité ». Voilà donc l’arrogance typiquement anglo-canadienne, se félicitant de sa supériorité vis-à-vis des méchants Québécois. Il y a certainement de l’intolérance dans cette affaire, mais elle ne provient pas de la FSQ.

En réalité, ces deux façons d’aborder la question s’expliquent par des facteurs culturels que n’ont rien à voir avec la tolérance ou l’ouverture. La culture francophone est fortement empreinte du républicanisme et de la tradition de laïcité dont les racines se trouvent dans la révolution française, une tradition qui favorise les droits humains s’appuyant sur des valeurs universelles. De l’autre côté, la culture anglophone (en dehors des États-Unis du moins) demeure embourbée dans les traditions monarchiques de l’empire britannique qui favorisent la fragmentation en communautés pour mieux gérer la population et privilégient les affiliations religieuses et ethniques au détriment de l’individualité. Il s’agit donc du conflit classique entre laïcité et multiculturalisme.

Que faire dans le cas où le croyant ou la croyante prétend que son turban ou autre objet religieux doit être porté en tout temps, sans exception ? D’abord, il s’agit d’une décision personnelle et il incombe à cet individu d’en assumer les conséquences, y compris la conséquence de s’exclure ainsi de toute activité qui nécessite que cet objet soit enlevé. Ce n’est pas aux autres de changer les règles afin d’accommoder cette décision personnelle. En outre, les choix religieux – que ce soit un choix vestimentaire comme le turban, le voile ou le crucifix, ou une pratique comme la prière à des heures précises ou l’interdiction de certains aliments ou boissons, ou quoi que ce soit – sont essentiellement arbitraires et capricieux. Puisqu’ils sont arbitraires, ils peuvent être changés arbitrairement.

Il suffit qu’un chef religieux fasse une déclaration (les musulmans l’appelleraient peut-être une fatwa) du genre, « Bien que le port ou la pratique de X soit généralement obligatoire en tout temps, il est toutefois décrété par la présente qu’une exception peut être faite pour la durée de l’activité Y sans pour autant offenser la divinité, pourvu que le ou la fidèle revienne à X à la fin de l’activité Y. » Mais les autorités religieuses ne feront jamais de telles déclarations aussi longtemps que les autorités civiles continueront à se plier servilement à leurs exigences sans jamais remettre en cause la nature « sacrée » du vêtement ou de la pratique et sans même proposer la simple et évidente solution d’une cessation temporaire.

Tant que les incroyants continueront à penser comme des croyants en considérant les croyances et pratiques religieuses comme étant « sacrées », ils seront toujours manipulés et menés par le bout du nez par les chefs religieux et leur fidèles. Voilà le problème fondamental qui demeure totalement irrésolu : le privilège religieux que nous accordons à tort. Permettre le turban sikh ne fait qu’aggraver le problème. Si à l’avenir un autre groupe religieux exige le droit de porter un brassard particulier, des chaussures spéciales, une chemise spéciale ou quoi que ce soit tel que « commandé » par leur religion, comment pourrait-on leur refuser ce droit, l’ayant déjà accordé aux sikhs ?

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