Blogue 039 : Cinquante nuances

Cinquante nuances de gris

Jaque Parisien, 2014-01-05

La référence au roman érotique de E.L James n’est pas gratuite bien qu’elle n’ait rien à voir avec le propos de ce blogue. Toutefois, l’allusion aux nuances de gris, accrocheuse, me convenait pour les quelques remarques que je m’apprête à vous livrer. Je ressentais le besoin de critiquer ce qui me semble une contradiction et de revenir sur ce qui caractérise et distingue notre association, surtout pour celles et ceux auprès de qui je n’ai de cesse d’en vanter les mérites et qui pourraient lire ce blogue.

Plusieurs groupes ont vu le jour sur les réseaux sociaux. LPA-AFT s’y trouvait, avant l’annonce du projet de loi 60, avec la création d’un groupe d’amies et amis Facebook et, par la suite, à peu près au même moment, nous avons lancé notre page officielle Facebook, Lpa-Aft. Or, j’ai eu l’occasion, dernièrement, de discuter avec des administrateurs d’autres groupes Facebook luttant pour l’adoption de la Charte et j’avoue avoir ressenti un certain malaise, malaise n’ayant rien à voir avec une autocensure m’évitant de critiquer trop sévèrement l’« islamo-fascisme », je tiens à le préciser. Par contre, un de ces administrateurs avait relevé les propos d’un intervenant, des propos haineux, racistes, xénophobes, appelant à la violence contre les « barbus » et « ces femmes voilées ». C’était, pour moi, la première fois que j’en lisais des semblables et la condamnation unanime, voire l’exclusion possible, n’a pas tardé. Si à première vue certains pourraient prétendre que la Charte exacerbe les sentiments racistes ou xénophobes, ne pourrait-on pas soumettre l’idée que ces « excès », aussi rares soient-ils, sont, plus sérieusement, un exutoire maladroit à un ras-le-bol à fleur de peau résultant de l’implantation des accommodements raisonnables ? Si cette hypothèse a du mérite à vos yeux, l’adoption de la Charte apparaîtrait plus impérative que jamais, car elle saurait « contenir » les débordements tout en renforçant la neutralité de l’État en matière religieuse, endiguant ainsi les « ambitions » des uns et des autres, islamistes, chrétiens ou juifs.

[…] ne pourrait-on pas soumettre l’idée que ces « excès », aussi rares soient-ils, sont, plus sérieusement, un exutoire maladroit à un ras-le-bol à fleur de peau résultant de l’implantation des accommodements raisonnables ?

Ce qui m’a toutefois surpris, et c’est peut-être une vision personnelle quelque peu biaisée, c’est une incapacité pour plusieurs d’exercer, un tant soit peu, un esprit critique à l’égard du christianisme. Or, je me verrais mal dénoncer l’intégrisme islamiste en lui opposant, comme s’il baignait dans l’innocence et la pureté, un christianisme hérité de notre histoire et devenu une habitude. En tout cas, si nous portons notre regard du côté de nos voisins du Sud, nous devons admettre qu’il y sévit un christianisme protéiforme dont les variantes font des émules, même parmi nos nouveaux arrivants. Évangélisme, adventisme, baptisme, mormonisme et, la pire de toutes selon moi, le créationnisme, toutes ces moutures visent un même but : une soumission inconditionnelle aux vérités prétendument révélées par des illuminés d’une autre époque. D’aucuns prétendront que chez nous il s’agit d’une minorité, certes, mais statistiquement parlant, ne pourrait-on en dire autant des tenants d’un islamisme radical ? Ne peut-on concéder que les musulmans ne forment pas un bloc monolithique ? Bien sûr, il faut à tout prix empêcher la propension de l’intégrisme islamiste. Je ne minimise ni les risques qui y sont associés ni les défauts de ses tenants qui, tous pays confondus, tentent de faire accepter le délit de blasphème, limitant ainsi la liberté d’expression, souhaitent l’implantation de la charia, lancent des appels à la guerre sainte et ne cachent pas leurs visées hégémoniques. Convenons du fait que ces moyens et ces buts méritent un rejet catégorique et une condamnation sans appel. D’où, je le répète, la nécessité absolue d’une Charte de la laïcité, chez nous, maintenant, aussi imparfaite soit-elle.

Si je me suis joint à notre association, c’est que son manifeste répondait parfaitement à mes attentes en la matière, prônant le matérialisme philosophique d’une part et la lutte contre tous les monothéismes d’autre part. J’insiste sur le mot « tous », car j’y ai fait allusion plus haut. Par ailleurs, je me reconnaissais dans ce besoin de me dire athée, sans gêne ni retenue, et de faire valoir les avantages de l’émancipation intellectuelle et personnelle par le biais des avancées colossales de la science, rendant caduc ce besoin de transcendance et de fondement moral si longtemps comblé par les religions. En effet, on peut dorénavant leur substituer une autre sorte de transcendance, ou d’émerveillement, grâce aux photos saisissantes nous parvenant de l’espace infini, par exemple, et en proposant une éthique humaniste, pour le dire très vite.

Or, il est difficile de critiquer ce à quoi on adhère aveuglément. C’est là tout le drame des religions. La démarche scientifique est tout le contraire […]

Au surplus, les scientifiques sont les premiers à avouer les limites de leurs connaissances en ce sens qu’ils ne trouveront peut-être jamais de réponses à toutes les questions : ils acceptent volontiers que leurs hypothèses soient critiquées, voire invalidées, pour qu’ensuite en naisse une nouvelle qui, elle, sera acceptée de tous, du moins ne serait-ce que le temps qu’elle soit révisée et enrichie. La théorie de Darwin en est un exemple parfait. Or, il est difficile de critiquer ce à quoi on adhère aveuglément. C’est là tout le drame des religions. La démarche scientifique est tout le contraire : une théorie scientifique est par définition critiquable et c’est pourquoi la science progresse. Les religions sont immobiles et figées dans un passé archaïque et c’est pourquoi elles stagnent. Cette latitude, cette souplesse des sciences se retrouve stipulée dans notre manifeste : « tout savoir est incomplet et sujet à révision. » Pour moi, l’athéisme plonge ses racines dans ce terreau fertile. En cela, il se drape de gris, n’étant ni le noir ni le blanc, mais une sorte de dialectique, induisant un humanisme athée, toujours en quête de connaissance, de justice, d’émerveillement, mais combattif, réfractaire à toute atteinte à la liberté et, surtout, ouvert aux nouvelles découvertes ; un humanisme athée capable de critiquer fermement la pensée magique sous toutes ses formes tout en étant tolérant à l’égard des individus et de leurs choix personnels.

En fin de compte, cette métaphore du gris comme étant la couleur de notre cause comporte plusieurs nuances. Mais j’aime cette idée de dialectique, car elle symbolise le contraire de l’intégrisme. Il n’y a pas nous et les autres, les bons contre les méchants, généralisations réductrices s’il en est. Si on peut avancer sans trop se tromper que les monothéismes, surtout l’intégrisme religieux, sont à la source de plusieurs conflits dans le monde, on peut aussi rappeler que les croyants, eux, en sont trop souvent les premières victimes.

Références

  • Manifeste athée,
    Déclaration de principes de l’association Libres penseurs athées (LPA)

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