Blogue 099 : Des turbans pour séparer le bon grain de l’ivraie

David Rand

2018-05-19

Récemment le gouvernement de la province d’Alberta a permis aux Sikhs qui portent le turban de faire de la motocyclette sans casque, faisant ainsi une exception religieuse à la loi obligeant les motocyclistes à porter un casque protecteur. Après la Colombie-Britannique et le Manitoba, il s’agit de la troisième province canadienne à adopter une telle mesure. De plus, l’Ontario a aussi envisagé une telle mesure il y a quelques années, proposée au fait par Jagmeet Singh, actuel chef du NPD fédéral, mais heureusement elle n’a pas été adoptée. Malheureusement, le gouvernement de l’Ontario subit toujours de la pression pour adopter cette exception. Rappelons d’ailleurs que la GRC accorde aussi une exemption semblable aux officiers sikhs.

Alors, pourquoi cette décision du gouvernement d’Alberta d’accorder ce privilège aux pratiquants de la religion sikhe ? La raison donnée est qu’il s’agit de « liberté de religion », ce qui veut dire que l’Alberta assigne à la religion — et dans ce cas, à une religion en particulier — une priorité plus élevée que celle de la sécurité publique. À ce motif nous pouvons ajouter une autre raison évidente : le clientélisme, c’est-à-dire la recherche de votes par l’adoption d’une mesure qui plaira à une communauté particulière, soit les Sikhs pratiquants rigoristes. Il s’agit là d’une explication, non pas d’une justification. Nous voyons donc que, en plus de compromettre la sécurité publique, le gouvernement d’Alberta se comporte de façon opportuniste.

Du point de vue de la laïcité, cette mesure est tout à fait inacceptable. Il s’agit d’un privilège religieux accordé par l’État et donc une violation de la laïcité. C’est une évidence. Les appuyeurs de la laïcité doivent s’opposer à cette exemption religieuse dans toutes les trois provinces, ainsi que dans la GRC, et ils doivent encourager le gouvernement de l’Ontario à résister à une telle mesure.

La définition de la laïcité est claire et nette : il doit y avoir séparation nette entre les religions et l’État. Cela implique que l’État ne doit accorder aucun privilège aux individus sur la base de leur appartenance religieuse. Il traite tous les citoyens de manière égale. Si le port du casque est requis lors de la conduite d’une motocyclette, alors tout le monde, peu importe sa religion, doit en porter un. Les seuls accommodements légitimes sont ceux pour tenir compte des différences réelles et objectives (par exemple, la taille et la forme de la tête). Les accommodements religieux ne sont pas recevables.

Dans un blogue précédent, dans lequel je parle d’une position anti-laïque prise par une association canadienne humaniste, je pose la question : les autres associations humanistes au Canada, vont-elles faire pareillement, ou, par contre, seront-elles raisonnables et appuyer la laïcité ? La question du turban sikh nous offre une façon très facile de trouver la réponse. Tout ce qu’il nous faut, c’est d’observer la réaction de ces humanistes à la décision albertaine.

Considérons quatre réponses possibles (de la part ce ceux et celles qui se prétendent laïques) à la décision albertaine d’accorder ce privilège :

(1) Si vous vous opposez à ce privilège religieux accordé par l’Alberta, alors vous êtes laïques, du moins en ce qui concerne cette question particulière. Félicitations.

(2) Si vous n’exprimez aucune opinion, alors vous êtes probablement ce que j’appelle un « fairweather secularist », c’est-à-dire un laïque des beaux jours pour ainsi dire, quelqu’un de plutôt ambivalent qui appuie parfois les mesures laïques, mais seulement lorsque celles-ci sont bien faciles et non controversées. De toute évidence, cette question du turban est trop chaude pour vous.

(3) Si vous êtes d’accord avec ce privilège religieux, alors vous êtes anti-laïques, du moins en ce qui concerne cette question particulière. Étant donné votre prétention d’être pour la laïcité, cela implique que, soit vous êtes hypocrites, soit vous ne savez même pas qu’est-ce que c’est que la laïcité. Vous faites peut-être partie des nombreux gens qui se disent pour la laïcité mais qui, en réalité, n’appuient que la neutralité religieuse, un concept beaucoup plus faible qui implique un État multi-religieux et non laïque.

(4) Si, en plus d’être d’accord avec ce nouveau privilège décidé par l’Alberta, vous dénigrez les gens de la catégorie (1), comme moi, qui s’y opposent, nous traitant de « xenophobes » ou, encore pire, de « racistes », alors, en plus d’être anti-laïques, vous êtes toxiques, car un tel langage diffamatoire constitue une forme de censure qui rend très difficile toute tentative de débat sain. Une accusation de « racisme » est très sérieuse. Combien de fois faudrait-il répéter qu’une religion n’est pas une race ?

Notez bien que le résultat du discours toxique de la catégorie (4) tend a faire croître fortement le nombre de personnes dans la catégorie (2), c’est-à-dire les gens qui seraient susceptibles de prendre position pour la laïcité, n’eût été la peur de se faire diffamer qui les intimide et fait qu’ils se taisent.

Finalement, si, selon les catégories que j’énumère dans ce blogue, vous tombez dans une catégorie anti-laïque et cela vous contrarie, je vous rappelle que j’ai fourni une définition simple, claire et raisonnable de la laïcité. Comme je n’abandonnerai pas mon athéisme par souci de ne pas offenser quelques croyants religieux, je ne laisserai pas tomber non plus mon appui pour la laïcité parce que cela pourrait contrarier quelques gens qui ont adopté une définition différente, moins raisonnable, qui permet d’accorder des privilèges religieux.

Ainsi, attendons et surveillons les réactions des diverses associations à cette décision de l’Alberta.

2 commentaires sur “Blogue 099 : Des turbans pour séparer le bon grain de l’ivraie
  1. Gilbert Corniglion dit :

    Si, par malheur, ceci arrivait au Québec, la SAAQ devrait imposer le doublement de la prime d’assurance. En effet, le risque objectif de blessure gravissime en cas de choc est largement multiplié en cas de crâne non protégé. Or, cette assurance est solidaire : chacun paye une part égale pour indemniser chacun. Et quelqu’un qui, sciemment, prend le risque de graves blessures fait indûment endosser aux autres un surcoût. La SAAQ sait statistiquement déterminer le sur risque de blessure crânienne (la plus grave et coûteuse blessure) et pourrait, de ce fait, évaluer et faire payer ce sur coût aux récalcitrants.

    Mais le problème de fond demeure : il me semble inadmissible qu’un nouvel arrivant mette en avant ses mesquines et irrationnelles coutumes en avant et brise ainsi un consensus patiemment construit de la société d’accueil. Même la basique règle de l’hospitalité s’y oppose.

    Plus grave encore : nos sociétés évoluées sont parvenues à identifier, évaluer, chiffrer les risques quotidiens et sont en passe de faire accepter par tout un chacun des gestes pour minimiser ou écarter la survenue d’accidents et leurs conséquences. Un exemple que tout le monde comprendra : les détecteurs de fumée, de CO, de chaleur ou d’incendie afin d’avertir du danger dès les premiers indices et, ainsi, permettre de diviser grandement les conséquences des incendies domestiques.

    Or voilà qu’une secte, faisant fi de nos patientes stratégies de prévention et minimisation de dommages, transporte ici et y met en avant et publiquement une coutume – peut-être acceptable en privé – mais sûrement complètement contre-productive. dans nos sociétés où le « principe de précaution » (une approche responsable et rationnelle) du risque dans le but de responsabiliser les membres de nos sociétés. Rappelons que cette approche porte des fruits : la vaccination fait baisser les risques de contamination (comparez les statistiques OMS de divers pays), la pose d’extincteurs accessibles permet d’éteindre des feux dès leurs débuts, la ceinture de sécurité a diminuer l’éjection – souvent mortelle – des occupants d’une auto, la prise de terre réduit le risque d’électrocution, etc… Cela fait tellement partie de notre histoire qu’on n’y fait plus attention.

    Pour un État comme le Canada, accéder à des accommodements aussi irrationnels et déraisonnables, c’est ouvrir des autoroutes à de plus en plus d’exigences émanant de communautés n’ayant pas intégré la culture du principe de précaution, principe basé sur la responsabilisation du citoyen rationnel et conscient, mais reposent encore plutôt sur la confiance béate en un destin décidé arbitrairement par des divinités hors de portée et donc hors d’imputabilité.

    Après le turban et le kirpan, quoi ? Le plus débutant des étudiants en anthropologie apprend avec surprise la multiplicité de coutumes communautaristes privées et/ou publiques qui contreviennent à presque TOUS les articles de chaque Déclaration (à prétention) Universelle des Droits de la Personne patiemment élaborées par l’humanité depuis un demi-siècle. Prenons un dernier cas dont nous ne tairont volontairement la localisation : dans certaines cultures, les mères (avec l’accord de toute la société) désirant retarder la visibilité de l’apparition des attributs féminins chez les adolescentes, leur imposent le bandage, voire le repassage (le brûlage au fer à repasser) des seins naissants des fillettes. La raison : retarder l’attractivité des fillettes et leur exposition au harassement, voire au viol, facteurs d’atteintes à l’honneur de la fillette et de sa lignée masculine. Quatre millions de fillettes sont encore soumises à cette torture traumatisante dans le monde. Advenant qu’une communauté pratiquant cette tradition immigrant au Canada s’enhardisse à exiger de la perpétuer ici à la DPJ et aux autorités judiciaires, scolaires et médicales en arguant que cela lui est indispensable pour préserver la pureté de ses fillettes, l’État canadien devrait-il abdiqer toutes ses valeurs pour accéder à cette demande ?

    Je laisse le lecteur le soin de vérifier si cette pratique existe réellement (ou bien est-ce une rumeur cherchant à calomnier indûment) et où ? Mais surtout j’invite le lecteur à lister les oppositions frontales existant entre le déroulement de cette pratique particulière et chaque article de chaque Déclaration des Droits de la Personne (incluant les enfants).

    1789 : https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9claration_des_droits_de_l%27homme_et_du_citoyen_de_1789
    1 791 : http://www.philo5.com/Mes%20lectures/GougesOlympeDe-DeclarationDroitsFemme.htm
    http://www.un.org/fr/universal-declaration-human-rights/index.html
    1924 : https://www.humanium.org/fr/declaration-de-geneve-1924/
    1959 : https://www.humanium.org/fr/normes/declaration-1959/
    1948 : https://www.humanium.org/fr/normes/declaration-universelle-droits-homme-1948/

    On pourrait faire l’exercice avec l’excision et une infinité d’autres pratiques, y compris celles commises par les États, bien que ce ne soit pas le sujet dans notre sujet du jour.

    J’invite aussi les libres penseurs à réfléchir sur ce que deviendraient nos sociétés bénéficiant des Lumières si, suite à l’irruption du turban, kirpan et autres pratiques communautaires (qui deviennent communautaristes dès que leurs tenants les jugent vitales pour la préservation de leur identité), toutes les populations arrivantes se sentaient autorisées à faire plier les lois canadiennes.

  2. Pierre Thibault dit :

    Va-t-on finir, comme dans d’autres pays, par voir afficher sur le permis de conduire notre appartenance religieuse? Ou avoir une liste officielle de toutes les dérogations et de tous les privilèges qui sont accordés par l’État en fonction de la religion? Je pense que ces mesures ne peuvent qu’apporter la haine et la division. N’allons pas dans cette direction.

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