Les fous et les folles du Christ

Pierre Cloutier ll.m

2018-07-02

  1. Supposons, pour les fins de la discussion, que se répand à travers le monde une vieille pratique religieuse issue de la tradition chrétienne du Moyen-Orient qui demande à ses fidèles d’être solidaires du calvaire enduré par Jésus de Nazareth sur le rocher du même nom et de porter quotidiennement sur leur tête une couronne d’épines et sur leur dos une croix en fer forgé avec un petit Jésus de plâtre qui saigne.
  2. Les adeptes de ce courant rédempteur chrétien prétendent qu’il est tout à fait normal pour un bon chrétien de partager les souffrances du Christ endurées sur le Golgotha et démontrer à la face du monde entier que Jésus-Christ a souffert et a sacrifié sa vie pour sauver l’humanité de ses péchés. Ils prônent en quelque sorte un retour aux véritables sources du christianisme qui constitue d’une certaine façon son noyau dur : la vie sur terre n’est qu’un passage temporaire où l’être humain doit apprendre à souffrir pour sauver l’humanité et accéder au Paradis, là où coulent les rivières sous les jardins et où on pourra vivre heureux éternellement assis sur un nuage à côté du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Bon. On connaît le refrain.
  3. Il y a quelques années, il n’y avait pas de trop de problèmes puisque le nombre des adeptes de cette « pratique » dite « religieuse » était somme toute assez limité et concentré surtout dans des petites communautés éparpillées en Terre Sainte. C’était cependant sans compter sur la mondialisation « capitalistique » et les flux migratoires dans les pays occidentaux à la recherche de main d’oeuvre à bon marché.
  4. Petit à petit, on a vu apparaître dans l’espace public, en Europe comme en Amérique, ces drôles de « Frères » chrétiens nouveau genre et leurs « Soeurs » féminines qu’on a appelés spontanément en guise de dérision, les « Fous et les Folles du Christ » ou en anglais les « Jesus Freaks ». Peu à peu leur nombre a grossi, des communautés se sont constituées en territoire d’accueil, des lieux de culte se sont construits, des associations se sont formées, et protégées par les différentes chartes des droits et libertés, qui assurent la liberté de religion et celle de la manifester en privé et en public, protégées aussi par l’article 18 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, elles sont devenues une clientèle incontournable pour les politiciens professionnels qui se sont mis à les courtiser pour avoir leurs votes et qui sait, dans certaines circonscriptions électorales, faire la différence entre une victoire et une défaite.
  5. Les « Fous et les Folles du Christ » ou les « Jesus Freaks » ont par la suite envahi l’espace civique : garderies, écoles, cégeps, universités, établissements de santé, municipalités, palais de justice, organismes para-publics, etc. Comme d’habitude, les gouvernements ont tardé à agir pour contrer ou limiter le phénomène. Sous la pression populaire qui commençait vraiment à s’inquiéter de voir dans l’espace public ces drôles « d’épouvantails à moineaux » qui font peur aux enfants avec leur couronne d’épines sur la tête, en été comme en hiver, et leur croix de fer dans leur sac à dos, à pied, à cheval, en voiture et en bicyclette, le ministre de la démocratie citoyenne s’est finalement décidé à agir et a proposé un projet de charte pour assurer, de façon minimale, la neutralité de l’État, la séparation des religions et de l’État et son caractère laïc.
  6. Aux prises déjà avec le voile islamique qui lui causait des soucis, le ministre s’est dit qu’il serait indécent voire impossible d’empêcher la nouvelle mode chrétienne de la couronne d’épines sur la tête et la croix dans le dos de se balader dans l’espace public, mais qu’à tout le moins, il fallait les interdire, ainsi que d’autres signes religieux ostentatoires, dans l’espace civique réservé aux organismes publics payés avec les impôts et taxes de tout un chacun. D’autant plus que les « Fous et les Folles de Dieu » sont très exigeants en matière d’accommodements qu’ils considèrent tout à fait « raisonnables » : ils veulent des hosties toastées des deux bords à la cafétéria, ils veulent une place spéciale pour installer leur croix au travail et ils veulent arrêter de travailler à 15:00 heures tous les jours, pour rendre hommage aux souffrances du Christ en se prosternant devant la croix et en faisant tourner d’un tour leur couronne d’épines sur leur tête assez pour que le sang coule. Tout cela dans un désir mystique d’unicité et de fusion avec leur Sauveur. Quel croyant peut leur reprocher cela ?
  7. C’était sans compter sur la réaction épidermique du vieux fond religieux réactionnaire et conservateur du pays, appuyé dans un croassement bruyant et tapageur par tout ce qui est hostile à ce gouvernement perçu comme anti-religieux, anti-démocratique, liberticide, xénophobe, raciste, islamophobe, christianophobe, anti-sémite, laïcard et séparatiste et autres épithètes du même acabit, puissants révélateurs de la bêtise humaine.
  8. Pour calmer le jeu, le ministre a décidé de convoquer une commission parlementaire extraordinaire par son ampleur et sa durée pour permettre un véritable exercice de démocratie participative. Et à l’heure actuelle, il ne sait pas encore s’il va interdire éventuellement la couronne d’épines et la croix dans le dos aux enfants dans les écoles, préférant laisser cela à la discrétion des commissions scolaires. Et il n’a aucune indication pour interdire ces signes religieux ostentatoires dans l’espace public.
  9. Les premiers à se pointer furent évidemment les Fous et les Folles du Christ, avec leur couronne d’épines sur la tête et la croix de fer avec le petit Jésus de plâtre qui saigne, dans le dos. « C’est ma religion », a dit le représentant des Jesus Freaks. « C’est mon choix personnel. J’ai décidé de cheminer avec mon Seigneur et de l’accompagner sur le chemin du Golgotha, pour partager sa douleur et sa souffrance et l’exprimer à la face du monde entier ». Bon. Y a-t-il un docteur dans la salle ?
  10. Et tous les connards d’applaudir. D’abord la petite « gogauche » solidaire : « Vous n’allez tout de même pas empêcher ces pauvres gens de perdre leur emploi ou d’accéder à des emplois rémunérateurs », s’est exclamée indignée Mère Thérésa David. « Quelle honte » oubliant de mentionner que son parti courtise et accueille dans son parti – une grande famille de gauche – les Fous du Christ et les Jesus Freaks sans aucun problème.
  11. Le duo BT (Bouchard-Taylor), lui, les grands spécialistes de ces questions difficiles, avait déjà fait son nid : seuls les personnes en autorité, comme les juges, les procureurs de la poursuite, les gardiens de prison n’ont pas le droit de porter la couronne d’épines et la croix dans le dos. « Ce serait trop souffrant pour eux et cela nuirait à leur travail », disent-ils.
  12. Ce fut ensuite le tour de la commission des droits de la personne, dont le président est monté aux barricades sans qu’on lui demande son avis : « Ces personnes exercent tout simplement leur droit à la liberté religieuse et leur droit à la liberté d’expression et cette grave entrave ne passera pas le test de la Charte canadienne des droits et libertés, tel qu’interprétée par la Cour suprême du Canada », oubliant évidemment de souligner au passage que cette charte a été incorporée en 1982 dans une loi constitutionnelle du Parlement anglais, qui n’a jamais été approuvée par le peuple canadien par voie référendaire ni signée par le gouvernement du Québec. En langage simple, on appelle cela un coup d’État constitutionnel, qui devient une prison constitutionnelle, avec toute l’hypocrisie canadian en prime.
  13. Le Barreau du Québec, sans consulter ses membres, est même allé plus loin : « Il n’y a aucune étude qui démontre que le port de la couronne d’épines et la croix dans le dos avec le petit Jésus de plâtre qui saigne, permet au gouvernement du Québec de limiter le droit de manifester sa religion prévu à l’article 18 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques en invoquant la protection de la sécurité, de l’ordre et de la santé publique ou de la morale ou des libertés et droits fondamentaux d’autrui. » Sur sa lancée, les 10 bonzes du conseil exécutif du Barreau, qui comptent environ 18,000 membres non consultés, affirment même que la couronne d’épines et la croix dans le dos avec le petit Jésus qui saigne, n’affecteront pas les juges et autres décideurs juridiques de rendre justice en toute impartialité. Un peu plus, ils nous faisaient le coup de comparer la couronne d’épines avec la perruque britannique.
  14. L’ex-président de la SSJB (Société Saint-Jean-Baptiste), Jean Dorion, y va même d’une déclaration dans laquelle il dit « qu’il a confié sa petite fille pendant 18 mois à une famille de Jesus Freaks qui se sont avérés être d’excellents parents », soulignant que ces derniers avaient même le droit d’enlever leurs instruments de souffrance pendant la nuit pour qu’ils puissent dormir. Finalement un genre de semi-masochisme mystique à aux 3/4 de temps. C’est vrai que dormir avec une couronne d’épines sur la tête avec une croix dans le dos et petit Jésus qui saigne, ce n’est pas très agréable pour se laisser aller dans les bras de Morphée, surtout quand t’es à l’hôpital. Enfin….
  15. Le PLQ, par la voix de son nouveau petit avocat-député arriviste, qui, dit-il, « espère avoir une grande carrière » joue la partition de la valse-hésitation : « La couronne d’épines et la croix dans le dos, oui, non, peut-être, bien au contraire ».
  16. Un autre petit avocat disant représenter un groupe important d’une vingtaine de personnes provenant de toutes les tendances politiques et religieuses, réclame la démission du ministre pour cause d’incompétence pour le remplacer par le ministre de la Justice, un « vrai juriste », dit-il, tandis qu’un autre groupe réclame la démission de ce dernier parce qu’il refuse de dévoiler certains avis juridiques sur l’interdiction du port de la couronne d’épines et de la croix dans le dos. Comme dit le proverbe arabe : « Les chiens jappent, la caravane passe ».
  17. Bref, tous les connards anti-charte, appuyés évidemment par la presse anti-péquiste et fédéraliste montent au front pour défendre le droit des « Fous et des Folles du Christ » et des « Jesus Freaks » de se promener où ils veulent avec leur couronne d’épines sur la tête et la croix dans le dos devant un public médusé qui réalise avec cet épisode loufoque que la bêtise humaine est incommensurable et que Jésus-Christ, le pauvre, s’est sacrifié pour rien en donnant sa vie pour une bande d’imbéciles et de connards avec ou sans diplômes. Et on dirait que, plus les diplômes s’accumulent, plus on monte dans la hiérarchie institutionnelle, plus la bêtise s’installe. On dirait une sorte d’hiérarchisation de la connerie. Il appartient donc au peuple et au monde « ordinaire », comme un devoir civique urgent, de leur tracer la voie de la raison et du gros bon sens citoyen.
  18. Et pendant ce temps-là, mon bon ami Yves Michaud, qui a déjà été confronté avec la bêtise institutionnalisée de certains membres de l’Assemblée Nationale, dont bon nombre refusent encore après moult années de présenter des excuses, subit les assauts du petit larbin de la Presse, Patrick Lagacé, qui le traite de « vieux bandé mou de la nation » en disant qu’il va même « le faire suer jusqu’au cimetière », pour avoir invité les « Fous et les Folles du Christ », les « Jesus Freaks » et leurs semblables à déménager s’ils refusaient de se plier aux lois du Québec, disant tout haut ce qu’une bonne partie de la population pense tout bas.
  19. Amen

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