Blogue 022 : « Islamophobie »

Repenser l’« islamophobie »

Jackson Doughart et Faisal Saeed al-Mutar

Traduction française : David Rand

Le temps est venu de tirer un trait sur le terme « islamophobie », fréquemment employé pour signifier un préjugé contre les musulmans. Malheureusement, ce terme s’emploie aussi pour discréditer les critiques de l’islam, lesquels jouent pourtant un rôle nécessaire dans le débat sur les rapports entre l’Occident et la communauté musulmane mondiale. La question est importante étant donné que plusieurs pays – le Danemark, la Grande Bretagne et les Pays Bas – se voient actuellement contraints à réexaminer leur politiques d’immigration et de culture à la lumière de conflits orageux entre les immigrants musulmans et la population native. Ces tensions ont récemment capté l’attention du public suite à une séries de manifestations violentes, dans une vingtaine de pays, contre le film controversé « Innocence of Muslims » (« L’innocence des musulmans »).

Selon plusieurs spécialistes, journalistes et militants, les réactions européennes et nord-américaines témoignent d’un préjugé inconvenant que certains ont baptisé « islamophobie ». Mais à notre avis, l’utilisation de ce terme, et de ses variantes « islamophobe » et « islamophobique », est non seulement déplacée, particulièrement dans le cas des dissidents néerlandais Geert Wilders et Ayaan Hirsi Ali, mais inappropriée et mérite d’être répudiée.

Il faut bien sûr reconnaître qu’il existe un certain degré d’hostilité à l’égard des musulmans dans les pays de l’Occident. Cette hostilité était bien en évidence lors de la guerre des Balkans dans les années 1990 ; l’Occident s’inquiétait bien peu du massacre nombreux de musulmans qui résultait des conflits armés entres les factions ethnoreligieuses qui se disputaient le territoire de Bosnie-Herzégovine. L’intervention tardive de l’Occident en 1995 pour protéger des civils musulmans contre l’agression des croates catholiques et des serbes orthodoxes n’a pas réussi à impressionner favorablement les musulmans du monde. Les abus atroces subis par des prisonniers irakiens au centre de détention Abu Ghraib pendant la Seconde Guerre du Golfe, largement condamnés comme des actes de torture, constituent un autre exemple de l’hostilité antimusulmane. Mais de là à accuser tout critique d’islam d’être motivé par une haine profonde, basée sur la peur irrationnelle, est une erreur sérieuse. En effet, l’usage excessivement fréquent du terme « islamophobie » est une manifestation certaine de cette erreur. Au fait, dans ce débat le seul sentiment que l’on pourrait légitimement qualifier de phobique serait le mépris inconditionnel exprimé par bon nombre de musulmans pour toute personne qui exprimerait une opinion incompatible avec leur religion. Mais nous avons peu d’espoir qu’une formule comme « infidélophobie » puisse devenir d’usage courant dans un proche avenir.

La construction stratégique du mot « islamophobie », dont la racine est « islam » et non « musulman », a un but qui dépasse de loin la lexicologie. Ce terme a été conçu d’abord et avant tout afin d’assimiler la croyance religieuse, un choix de comportement, au concept de race, une catégorie involontaire. Ainsi, la simple et nécessaire critique d’une religion est transformée en un prétendu racisme, provoquant ainsi la réprobation de tout ceux et toutes celles qui s’opposent aux préjugés raciaux tout en tombant dans le piège de confondre ces deux phénomènes pourtant complètement distincts.

Bien entendu, préjuger l’ensemble des citoyens musulmans comme suspectes et indignes de confiance serait comparable à une forme de racisme. Toutefois, l’étude et la réfutation de l’islam et de sa prétendue autorité morale et métaphysique est un projet légitime et nécessaire, entièrement compatible avec une société pluraliste qui valorise la liberté de religion. En effet, la liberté de croyance, pour être réelle et universelle, doit forcément comprendre la liberté de critiquer les croyances et les croyants – un concept qui semble être étranger à l’idéologie sociopolitique de l’islam.

Au delà de son hostilité pour le libre examen intellectuel, la tolérance aveugle des attitudes anti-Occident qui se manifestent dans l’islam intégriste a des conséquences directes pour la santé et la sécurité de l’Occident. Par exemple, les meurtres, les attaques physiques et l’intimidation dont les hommes gais d’Amsterdam ont été les cibles et perpétrées par des musulmans enragés par l’homosexualité, le fatwa contre Salman Rushdie pour avoir écrit Les versets sataniques, l’affaire des caricatures danoises, ainsi que les récentes attaques contre les ambassades américaines en Libye et en Égypte sont tous des exemples de violence liée à ces attitudes. Nous pouvons être certains que si nous nous abstenons d’engager le débat sur les dogmes de l’islam par souci de rectitude politique, nous pouvons nous attendre à de nombreuses confrontations physiques du même genre à l’avenir. Et puisque le terme « islamophobie » traduit une désapprobation d’un tel engagement, il est clair que ce terme doit être banni de notre vocabulaire.

Au même titre que l’islamophobie, l’utilisation sans ironie du terme « blasphème » et sa promotion comme concept légitime par les apologistes de l’islam constituent une menace certaine pour toute société ouverte et laïque. La libre expression est une précondition absolument essentielle pour les débats qui portent sur les valeurs et la morale. Cette liberté d’expression est incompatible avec toute croyance considérée comme sacrée et indiscutable, car même la contestation la plus profane doit être permise. Plus important encore, l’influence sournoise des termes comme blasphème et islamophobie est avilissante et pour les musulmans et pour les non-musulmans, et ce, pour deux raisons. Premièrement, elle est de connivence avec la volonté de l’islam d’infantiliser ses adhérents, les faisant accroire que toute pensée critique en matière de foi serait immorale. Deuxièmement, elle se base sur la présomption que les musulmans, en particulier ceux et celles vivant en Occident, n’auraient pas la maturité intellectuelle suffisante pour « dealer » avec la critique de leurs croyances, et que la culture de leur communauté se résumerait à des textes et pratiques archaïques. Voici la pire des injustices, l’abandon lâche et vil de tout scrupule. Pour rectifier cette situation, il faut abandonner cette expression insensée « islamophobie ».

À propos des auteurs

  • Jackson Doughart étudie à l’Université Queen’s. Il est conseiller de l’Alliance laïque canadienne et signataire du Manifeste athée de Libres penseurs athées.
  • Faisal Saeed al-Mutar est étudiant à Baghdad, Irak et écrit sur les sujets de religion et de laïcité.

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