Athéophobie, Un préjugé très ancien et pourtant très actuel

David Rand, président, Libres penseurs athées

2016-09-14

Ce texte a paru dans le Huffington Post Québec, le 23 août 2016.

« Mieux vaut être haï pour ce que l’on est qu’aimé pour ce que l’on n’est pas. »
— André Gide

Un préjugé qui remonte à l’Antiquité

Depuis que les êtres humains ont inventé leurs premiers dieux, l’athée est marginalisé. Se dissociant de leur propre sens moral inné en le projetant sur ces divinités fantasmées, ou dans le « Dieu » unique et despotique d’un monothéisme, les humains en sont arrivés à l’idée que celui qui ne reconnaît pas ces divinités serait dépourvu de morale, dépravé. Ils en ont fait un objet de méfiance totale et ont jeté anathème sur lui. Cette haine, cette antipathie pour les athées et pour l’athéisme s’appelle athéophobie.

Platon fut apparemment le premier à codifier formellement cette haine. Dans son Livre X, Les Lois, ou Contre l’incroyance, il préconise une répression draconienne des athées, des impies et de plusieurs catégories d’individus (magiciens, sorciers, etc.) qu’il assimile aux athées au sens large. Selon Georges Minois, auteur d’Histoire de l’athéisme (Fayard, 1998), Platon « invente ainsi du même coup l’intolérance religieuse, l’inquisition et les camps de concentration. »

La bible déclare la dégradation morale de l’athée : « L’insensé dit en son coeur : Il n’y a point de Dieu ! Ils se sont corrompus, ils ont commis des actions abominables ; Il n’en est aucun qui fasse le bien. » (Psaumes 14.1) Tout au long de la longue histoire du christianisme, les mécréants, les « bougres », les hérétiques et les juifs sont décriés et se retrouvent souvent confondus dans une intolérance tous azimuts. Lors d’une audience le 14 avril 1999, Jean-Paul II rappelle que « Le Psalmiste qualifie de sot » celui qui ne croit pas en dieu. Le coran, pour sa part, déclare : « Que la malédiction d’Allah soit sur les mécréants ! » (Sourate 2.89) « Et tuez-les, où que vous les rencontriez ; et chassez-les d’où ils vous ont chassés […] Telle est la rétribution des mécréants. » (Sourate 2.191).

Peu de voix s’élèvent pour contrer cette haine monolithique. Une exception notoire : Pierre Bayle, chrétien protestant, qui ose écrire dans Pensées sur l’athéisme que « L’athéisme ne conduit pas nécessairement à la corruption des moeurs. » Une telle phrase peut nous paraître banale, presque timide, au XXIe siècle, mais au XVIIe, elle témoigne d’un courage exemplaire.

Les Lumières

Au XVIIIe siècle, les philosophes des Lumières dénoncent l’intolérance et l’obscurantisme religieux, mais plusieurs ne rompent pas avec le vieux préjugé anti-athée. Dans son conte Histoire de Jenni ou l’Athée et le Sage (1775), Voltaire écrit que « La croyance d’un Dieu rémunérateur des bonnes actions, punisseur des méchantes, pardonneur des fautes légères, est donc la croyance la plus utile au genre humain ; c’est le seul frein des hommes puissants qui commettent insolemment les crimes publics ; c’est le seul frein des hommes qui commettent adroitement les crimes secrets. » Il s’ensuit que « l’athée est un monstre » quoique moins redoutable que le superstitieux. Dans son Traité sur la tolérance à l’occasion de la mort de Jean Calas (1763), Voltaire associe l’athéisme à la dépravation et déclare « qu’il vaut mieux […] d’être subjugué par toutes les superstitions possibles, pourvu qu’elles ne soient point meurtrières, que de vivre sans religion. »

Par contre, Thomas Jefferson, bien que déiste comme Voltaire, appartient à une génération ultérieure et commence à remettre en cause la méfiance générale : c’est que Diderot, D’Alembert, D’Holbach et Condorcet étaient réputés à la fois athées et vertueux. Leur vertu devait donc avoir d’autres assises que l’amour de dieu, observe-t-il dans une lettre du 13 juin 1814

L’athéophobie est fondée sur la croyance que la divinité serait la source et le garant de toute morale. Il s’agit probablement de la plus répandue et de la plus dangereuse de toutes les croyances religieuses. Dans La Contagion sacrée (1768), D’Holbach résume bien ce danger : « Si c’est la volonté divine qui décide du juste et de l’injuste, Dieu est le maître de la vertu ; à sa voix, le crime peut devenir vertu, et la vertu devenir crime. Voilà donc la morale subordonnée aux caprices des interprètes de la divinité. […] Tout homme assez vain pour se croire le favori de son dieu doit mépriser tous ceux qui ne jouissent point d’un pareil avantage. »

Une conséquence de l’athéophobie, c’est le mythe de la supériorité morale des croyants vis-à-vis des incroyants. C’est le sucre qui enrobe la pilule empoisonnée des croyances irrationnelles, les rendant plus faciles à avaler.

L’athéophobie moderne

À l’époque moderne, à mesure que l’absurdité et l’iniquité de ce sale vieux préjugé sont reconnues, les expressions d’athéophobie pure et dure deviennent plus rares dans certains milieux, du moins c’est ce que l’on pourrait espérer. Pourtant il persiste, surtout chez les intégristes et les créationnistes, mais pas uniquement chez ces derniers. Dans plusieurs pays à majorité musulmane, l’apostasie est punie par des sanctions très sévères, allant jusqu’à la peine de mort ; étant donné que l’Islam est normalement imposé dès la naissance et renforcé par l’endoctrinement dans les écoles, devenir athée est alors un crime sérieux. En 2014, l’Arabie saoudite a adopté une loi qui assimile à peu près toute dissidence, y compris l’athéisme explicitement, au terrorisme.

Le prêtre Richard John Neuhaus, rédacteur en chef de la revue religieuse américaine First Things (août/sept. 1991), déclare tout bonnement que les athées ne peuvent être de bons citoyens. D’ailleurs, la législation de plusieurs états américains interdit encore aux athées l’accès à des postes publics. Ces dispositions sont incompatibles avec la constitution fédérale américaine, mais elles n’ont pas encore été formellement abrogées. Aussi récemment que cet été 2016, un juge dans l’État du Kentucky a refusé de marier un couple athée parce que leurs voeux ne comportaient aucune mention de « Dieu ».

Mais aux XXe et XXIe siècles, l’athéophobie présente normalement un visage un peu plus nuancé, elle évolue sous l’assaut de la raison. Elle se transforme en une méfiance profonde du militantisme athée, l’associant à une répression extrême — qui bafouerait la liberté de conscience — et au totalitarisme. Pour le constater, il suffit de lire, par exemple, le philosophe catholique Charles Taylor, récipiendaire en 2007 du Prix Templeton qui récompense la promotion publique de la religion.

Que l’athéophobie soit explicite ou nuancée, elle se prête à toutes les énormités. On prétend que l’athéisme serait une foi aveugle, à l’instar même des religions. Pourtant, l’athée ne fait que s’abstenir de croire. Si l’athéisme est une religion, alors la santé est une maladie, la calvitie est une couleur de cheveux et ne pas pratiquer l’astrologie est une pratique astrologique. On traite l’athée de fondamentaliste, et cela même si le seul et unique fondement de l’athéisme, c’est la simple affirmation de ne croire en aucun dieu. Cette incroyance n’implique rien quant à l’attitude à adopter vis-à-vis des croyants, et encore moins quant à la forme de gouvernement à préconiser. Les athées seraient arrogants, avance-t-on aussi. Mais comment pourrait-on arriver à une infime fraction de l’arrogance d’un chef religieux qui prétend détenir une connaissance détaillée de la volonté de « Dieu » ?

Sortir du placard

L’athéophobie n’est pas moins répandue et enracinée chez les incroyants. Même des porte-paroles athées d’associations laïques osent rarement mentionner leur incroyance pour ne pas froisser la sensiblerie des croyants, comme si la simple mention de l’athéisme mettrait en péril la liberté de croyance. On invoque souvent les connotations négatives du mot « athéisme » pour justifier son omission des noms et des déclarations de principes de ces associations. Mais étant donné que la stigmatisation de l’athéisme est fondée sur l’intolérance religieuse, cette situation constitue un très solide argument pour l’utilisation de ce mot.

Un individu qui se dit ouvertement athée fait un geste pour briser le silence qui fait durer l’athéophobie. Si les athées constituent une minorité marginalisée, paradoxalement l’athéisme est, dans un sens, universel, car chacun est athée relativement aux dieux des autres. Lutter pour la liberté de conscience des athées, c’est soutenir celle de tout le monde. Lutter pour le droit d’être athée, c’est aussi lutter pour le droit d’apostasier, c’est-à-dire de quitter sa religion pour en adopter une autre, ou pour n’en adopter aucune.

Définition

À la lumière de ces considérations, je propose la définition détaillée suivante :

Athéophobie, n.f. : littéralement, peur des athées ou de l’athéisme ou antipathie pour ceux-ci. Plus précisément :

  1. thèse selon laquelle les athées seraient moralement inférieurs aux croyants religieux ;
  2. thèse selon laquelle l’athéisme mènerait nécessairement à la dégradation morale ;
  3. thèse selon laquelle l’athéisme ou le militantisme athée mènerait nécessairement à la répression extrême de la religion, à la persécution des croyants et au totalitarisme ;
  4. peur ou honte de s’identifier aux athées.

Le point 3 et surtout le point 4 relèvent d’une athéophobie intériorisée, c’est-à-dire celle qui se manifeste chez les incroyants eux-mêmes.

L’utilisation de l’expression « athéophobie » n’implique aucunement une volonté de censurer la libre discussion de ce qu’elle décrit (à l’opposé du terme « islamophobie » par exemple, dont l’invention relève d’une volonté de faire taire les critiques de l’islam). Je l’utilise dans le but d’ouvrir un débat, non d’en fermer un, en identifiant clairement un phénomène social quasiomniprésent.

Conclusion

En tant qu’athées, nous nous devons d’accomplir ce que la plupart de nos ancêtres ont été empêchés de faire : sortir du placard et assumer notre athéisme, pleinement, ouvertement et sans compromis. Ce faisant, nous nous attaquons à la plus nuisible des croyances, le mythe de l’infériorité morale des athées, et en affaiblissant ce mythe, toutes les autres croyances infondées religieuses se trouveront par conséquent affaiblies aussi.


Cet article est aussi disponible en version PDF.


2 commentaires sur “Athéophobie, Un préjugé très ancien et pourtant très actuel
  1. LEGRAS Daniel dit :

    Un bel article bien structuré et bien argumenté qui décrit cette triste réalité que l’on constate au quotidien. Les média n’omettront jamais dans leur nécrologie de dire que tel acteur était un fervent croyant mais omettront systématiquement de dire que tel autre était un athée convaincu.
    Courteline disait : Passer pour un idiot aux yeux d’un imbécile est une volupté de fin gourmet.
    On pourrait parodier en disant que pour un athée : Passer pour amoral aux yeux d’un croyant est une volupté de fin gourmet.

  2. Jean-Jacques Sainthuille dit :

    L’athée fait ce qu’il veut quand il le veut et où il le veut. Il ne suit pas de directive partisane ni ne crache sur le clairon qui sonne. Il s’efforce de faire la part des choses quand d’autres caressent dans le sens du poil.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Imprimer cette page Imprimer cette page