Blogue 003 : Islam politique

L’Islam politique et la laïcité ouverte à …

Bernard La Rivière

Dans ce numéro du blog LPA, Bernard La Rivière décrit et commente deux positions contrastantes – celle de l’écrivaine Djemila Benhabib et celle de Françoise David, porte-parole de Québec solidaire – face à l’islam politique telle qu’il se présente au Québec.

Voici deux positions opposées sur la laïcité et l’Islam politique. Il s’agit de la position exposée par Djemila Benhabib dans Les soldats d’Allah à l’assaut de l’Occident et de celle que Françoise David exprime dans « Des convictions et des doutes » (publié dans le recueil intitulé Le Québec en quête de laïcité) et dans « Parler avec elles » que l’on trouve dans son De colère et d’espoir.

Dans son premier texte, la porte-parole de QS souligne d’abord l’agressivité et même la haine de certains laïques qui, selon elle, se manifestent dans le débat sur la laïcité. Dans le second, son point de départ est la « douceur », la « tendresse » et l’« intelligence » de l’ancienne porte-parole de Présence musulmane qu’elle a rencontrée. En fait, toutes les femmes musulmanes voilées qu’elle a rencontrées sont peu préoccupées de politique, sinon pour dénoncer les pays où les femmes sont asservies à la loi islamique. Ce qui les guide dans leurs pensées et leurs actions, disent elles, c’est leur foi religieuse. Devant cela, Françoise David avoue « baisser les bras ».

Djemila Benhabib aborde les choses d’une façon moins sentimentale quoique souvent très personnelle. Elle sait qu’on la considère « agressive » et elle se plaît à noter qu’au Québec, trop souvent, « le moindre échange d’idée un peu vif est vécu comme un drame, une bavure et une offense ». Elle n’hésite pas à dire que plusieurs intellectuels québécois déblatèrent sur l’Islam sans « aucune connaissance du sujet [ni] aucune méthode rationnelle ». Elle donne en exemple la « lettre grotesque de Benoît Renaud, secrétaire général de Québec solidaire » qui réduit la laïcité à de la xénophobie et à du fanatisme. Pour sa part, elle aborde l’islamisme en le décrivant minutieusement comme courant politique et en racontant méticuleusement son histoire.

Au danger de l’islamisme décrit par Benhabib, Françoise David oppose le danger du fondamentalisme chrétien qui l’« inquiète bien davantage ». La laïcité a déjà fait de grands progrès au Québec, selon elle, et elle nous gardera de ces interventions du religieux dans le politique. L’important, c’est que l’État ne consacre pas de fonds publics pour entretenir des écoles et autres institutions religieuses. Pour le reste, la religion est « un fait de société » et il faut s’en accommoder du mieux qu’on peut. Si certaines immigrantes portent des signes religieux et se destinent à des emplois dans la fonction publique, devrait-on les refouler chez elles et les ghettoïser sous prétexte de laïcité, demande-t-elle. Est-ce cela la laïcité? Il faut lui répondre « oui » et que c’est la laïcité qui les sortira de leur enfermement. Ce que Françoise David devrait entendre, pour compléter ses rencontres avec les femmes voilées de Présence musulmane, ce sont ces autres femmes musulmanes immigrantes :

Nous affirmons que les arrangements et les accommodements raisonnables, contraire au principe d’égalité entre les sexes, réalisés par certaines institutions québécoises avec des éléments intégristes ou non issus de minorités religieuses, ne sont pas […] représentatifs de l’ensemble des communautés culturelles et religieuses concernées et des femmes qui en font partie. (Le Devoir, 26 février 2007)

En effet, depuis la commission Bouchard-Taylor, Djemila Benhabib remarque surtout comment on victimise les femmes voilées pour culpabiliser les Québécois : les laïques agressifs et haineux contre les « douces », « tendres » et « intelligentes » jeunes filles voilées. C’est dans ce contexte de défense des victimes qu’interviendra la FFQ. Benhabib regarde ça de plus près et débusque un certain « hasard ». On se souvient du mot d’ordre de la FFQ à propos du voile : « ni obligation religieuse, ni interdiction étatique ». Or, Djemila Benhabib rappelle une entrevue de l’émission Enjeux en 2007 où Alain Gravel pose à Tariq Ramadan une question sur le voile islamique et où ce dernier répond : « Il est interdit islamiquement d’imposer à une femme de porter le foulard et il est interdit de lui imposer de l’enlever ». Quel hasard tout de même, surtout quand on sait l’intense présence de femmes voilées à l’Assemblée générale de la FFQ qui a adopté cette position.

Françoise David trouve que la FFQ a une position somme toute très nuancée sur le port du voile. De plus, elle remarque que les signes religieux sont déjà présents dans la fonction publique sans que cela ne cause de problème. dit-elle. Elle doute (en toute ignorance des sondages et des enquêtes) que des citoyens ou citoyennes puissent s’en formaliser puisque le plus souvent ils ou elles ont déjà connu des fonctionnaires « non neutres » comme, par exemple, des professeur-e-s rencontré-e-s durant leurs études. Bref, la question des signes religieux a été exagérément montée en épingle alors que la laïcité ne se réduit pas à cela. L’important dans cette question des signes religieux, selon elle, c’est de protéger les femmes qui pourraient en payer le prix par leur exclusion de la fonction publique —donc, pas d’interdiction. Et la même solidarité, selon elle, demande de « soutenir des femmes ou des jeunes filles qui seraient obligées ici même de se soumettre à des règles religieuses qu’elles n’auraient pas choisies —alors, pas d’obligation. Mais pas de contrôle non plus…

Sur le féminisme, Djemila Benhabib réfute le féminisme « abstrait » et rappelle que certaines femmes de pouvoir n’ont pas automatiquement favorisé leurs « sœurs » un peu turbulentes.  Elle signale Hasina Wajed contre Taslima Nasreen au Bengladesh, Claire Fontana militante chrétienne française contre l’avortement, Benazir Buttho favorisant les talibans au Pakistan. C’est ainsi que, parlant de Françoise David, elle écrit :

Parmi celles qu’elle considère comme des « sœurs » et qu’elle ne veut pour rien au monde offenser, il y en a qui sont au service d’une idéologie totalitaire, responsable de l’oppression de millions de femmes dans les sociétés arabo-musulmanes et de l’enfermement, en Occident, de jeunes filles telle qu’Aqsa Parvez [étranglée par son père le 10 décembre 2007]. [On pourrait ajouter le drame de la famille Shafia aujourd’hui.]

Pour illustrer jusqu’où l’Islam politique peut aller dans l’oppression des femmes, Djemila Benhabib rappelle l’existence de la charia et des tentatives faites pour l’implanter au Canada. En 2005, l’Assemblée nationale rejeta unanimement une telle implantation. À cette occasion, une porte-parole de Présence musulmane, Nadia Touami, a préconisé pour les Québécois, selon Djemila Benhabib, « une thérapie collective pour sortir des clichés, des tabous et des peurs. » Espérons que Présence musulmane, avec la douce, tendre et intelligente Asmaa, a changé de position sur la charia… et les Québécois. Cela est d’autant plus important que la question de la charia ressurgit aujourd’hui.

À propos de ce refus d’interdire les signes religieux dans la fonction publique, Djemila Benhabib ironise (peut-être) en rappelant ce désaccord entre Louise Beaudoin et Françoise David où cette dernière répétait que :

[S]i jamais il fallait passer une loi pour interdire les signes religieux dans la fonction publique et les services publics ce seront probablement les catholiques du Québec qui protesteront parce qu’on leur interdira de porter une croix très visible qui réfère à une Église très patriarcale qui a asservi les femmes et qui domine les femmes depuis des siècles. On n’en sort pas.

Ce n’est donc pas surtout, ou seulement, à cause des femmes voilées que la porte parole de QS s’oppose à l’interdiction des signes religieux portés par les fonctionnaires, c’est aussi à cause d’une éventuelle opposition des catholiques et des petites croix en or dans le cou des femmes.

Bref, tout le monde est prêt, laïques et partisan-ne-s de toutes les religions, pour une vaste consultation sereine, douce et, ma foi, joyeuse sur la laïcité.

Références

  • Les soldats d’Allah à l’assaut de l’Occident, Djemila Benhabib, vlb éditeur (www.edvlb.com), Montréal, 2011.
  • Le Québec en quête de laïcité, Françoise David, Écosociété (www.ecosociete.org), Montréal, 2011.
  • De colère et d’espoir, Françoise David, Écosociété (www.ecosociete.org), Montréal, 2011.

Voir aussi


Vidéo

Extrait de la conférence de Djemila Benhabib, congrès Athées sans frontières, octobre 2010


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