Blogue 021 : Laïcité et athéisme

Laïcité et athéisme : une complicité essentielle

David Rand

Parmi les gens qui prônent la laïcité, ou du moins qui ont la prétention d’en faire la promotion, plusieurs adoptent une approche qui consiste à faire une démarcation très nette entre laïcité et athéisme, comme si les deux concepts n’avaient rien, ou très peu, en commun. Cette notion est normalement accompagnée de deux autres idées connexes : que la laïcité n’est pas antireligieuse et que les militants laïques doivent éviter de faire une critique trop dure de la religion afin de ne pas aliéner les croyants dits modérés. Au fait, ces trois notions prises ensemble représentent probablement l’opinion majoritaire. Si c’est le cas, la majorité se trompe, car, selon l’argumentaire que je ferai dans le présent texte, leur approche est contre-productive, déloyale et mine les efforts pour la laïcité.

Un exemple de cette approche a été récemment fourni par Jacques Berlinerblau dans un article paru dans le Huffington Post sous le titre très évocateur « Secularism is Not Atheism » (La laïcité, ce n’est pas l’athéisme). Berlinerblau nous sort un ensemble de vieux clichés et demi-vérités dont le but apparent serait de s’assurer que le statut quo ne soit jamais remis en cause.

En réalité, dire que la laïcité, « c’est » ou « ce n’est pas » l’athéisme est simpliste et vague dans les deux cas. Le deux termes ne sont ni synonymes ni antonymes. Au fait, les affinités entre laïcité et athéisme sont plus importantes que les différences.

La laïcité est un programme politique selon lequel l’État écarte tout principe religieux, c’est-à-dire surnaturel, de sa constitution, de sa législation et de ses opérations. De plus, cet État adopte une posture de neutralité face aux diverses religions concurrentes et s’abstient de toute ingérence dans les organisations religieuses.

L’athéisme est souvent défini – surtout par ses détracteurs – comme l’assertion explicite de l’inexistence de(s) dieu(x). Mais cette définition est plus forte que nécessaire. Vu que le fardeau de la preuve doit être porté par les auteurs d’une assertion extraordinaire, c’est plutôt les théistes qui ont un devoir de justifier leur hypothèse gratuite de dieu(x), tandis que les athées, pour leur part, n’ont qu’à refuser de l’accepter. Ainsi, l’athéisme n’est que l’absence de théisme, la décision de ne pas l’accepter en l’absence de preuves. Par conséquent, l’athée rejette le système de morale du théiste, sa méta-éthique fondée sur le surnaturel et connue normalement sous le nom de Théorie du commandement divin. L’athée préfère une méta-éthique basée sur des considérations réelles et connue sous le nom d’humanisme.

À la lumière de ces définitions, le chevauchement entre athéisme et laïcité est évident. Tout comme l’athée rejette toute considération surnaturelle dans sa morale personnelle, l’État laïque écarte aussi les principes surnaturels de ses fonctions. Ceci n’implique aucunement que les croyants religieux soient exclus des institutions publiques. Toutefois, ils sont obligés de se limiter à des raisonnements non surnaturels lors des débats législatifs ou administratifs. Tout individu, qu’il soit croyant ou non, qui prône une orientation politique particulière sur une question de sexualité ou d’environnement ou de quelque sujet que ce soit, doit appuyer ses propositions sur des arguments réels, concrets. Invoquer la volonté de « Dieu » est irrecevable.

Pour résumer, l’État laïque est areligieux et il s’ensuit forcément qu’il est implicitement athée. L’athéisme de l’État laïque est passif, pour ainsi dire ; cet État ne fait pas la promotion de l’athéisme, mais il écarte le théisme et toute croyance surnaturelle de ses fonctions.

On sait bien qu’une demi-vérité peut être un mensonge efficace. L’assertion que la laïcité et l’athéisme seraient des concepts tout à fait distincts l’un de l’autre est au mieux une demi-vérité. Lorsque cette déclaration est répétée, de manière simpliste et hors contexte, comme un mantra, en tentant de dissimuler une vérité qui dérange – que la laïcité et l’athéisme s’épousent tout à fait naturellement – il s’agit là d’un manque de franchise, voire de la malhonnêteté.

Il en va de même pour l’assertion douteuse que « la laïcité n’est pas antireligieuse. » Les apologistes religieux ont l’habitude de donner au terme « antireligieux » une définition draconienne, inspirée de la répression totalitaire. Mais notre définition est tout autre. Par « antireligieux » nous entendons l’exercice d’une intégrité intellectuelle en examinant et en critiquant les hypothèses des religions surnaturelles afin d’en tirer les conclusions qui s’imposent : qu’elles sont irrationnelles, infondées et potentiellement dangereuses. Si l’État laïque n’est pas antireligieux, ceux et celles qui travaillent dans ce but ont le devoir d’être antireligieux dans ce sens restreint. La laïcité est nécessaire car religion et État font très mauvais ménage et, pour expliquer cela, une critique rigoureuse des religions est requise. Sinon, il devient difficile ou impossible de justifier l’interdiction des religions dans les institutions publiques et la laïcité tant voulue risque de dégénérer en une simple caricature, comme la laïcité dite « ouverte », où les religions peuvent intervenir dans les affaires d’État en fonction de leur poids démographique. Au fait, le programme Éthique et culture religieuse dans les écoles québécoises est un exemple flagrant de cette laïcité « corrompue ».

Les militants laïques doivent s’opposer aux religions afin d’écarter les principes surnaturels de la politique publique et d’éviter tout privilège religieux dans les institutions publiques. Dans les autres sphères d’activité, soit la privée, soit la sphère publique en dehors des institutions publiques, l’État laïque prône la liberté religieuse en protégeant le droit de pratiquer la religion de son choix, ou de n’en pratiquer aucune. Au fait, le but de la laïcité est de maximiser la liberté de conscience et c’est pour cette raison qu’il faut exclure la religion des institutions d’État, car l’ingérence religieuse compromettrait cette liberté.

Berlinerblau ne se trompe toutefois pas lorsqu’il écrit que la plupart des athées sont en fait trop tolérants à l’égard des religions. Évidemment ! Mais ce qu’il propose ne ferait qu’amplifier ce triste défaut. Nous, les athées, ne faisons que commencer à affirmer notre existence et notre point de vue et nous devons donc poursuivre cette tâche. Mais si nous écoutions Berlinerblau, nous nous enfermerions à nouveau dans le mutisme duquel nous venons à peine de sortir.

Demander aux athées et aux laïques (deux groupes qui se chevauchent énormément) d’émousser leur critique des religions pour ne pas choquer la sensiblerie des croyants dits modérés, c’est comme demander aux critiques de l’astrologie de s’autocensurer pour ne pas offusquer les croyants astrologiques « modérés ». Pour justifier cette demande, normalement on invoque le besoin de la collaboration des modérés pour lutter contre les intégristes. Bien que les alliances soient utiles, exiger une autocensure de la critique antireligieuse comme précondition serait déloyal et insidieux. Les modérés et les intégristes partagent certaines caractéristiques que nous ne devons pas nous abstenir de critiquer : les deux groupes fondent leurs croyances sur la foi gratuite et les deux insistent pour que cette foi soit respectée. Il ne faut pas. Nous devons respecter le droit de croire et de pratiquer sa religion, mais il ne faut pas que nous respections les croyances elles-mêmes.

Je suggérerais la précondition suivante avant que nous acceptions une alliance avec un groupe religieux donné : ce groupe doit explicitement renoncer à l’idée que la morale serait impossible sans croire en dieu. Un croyant qui ne rejette pas l’athéophobie n’est pas un véritable partisan de la laïcité. En particulier, John Locke – considéré par Berlinerblau comme un théoricien de la laïcité – constitue au fait un très mauvais modèle, car Locke condamnait explicitement les athées : « ceux qui nient l’existence d’un Dieu, ne doivent pas être tolérés… »

Observons le cas de la Turquie, où actuellement la laïcité est menacée par la montée de l’islamisme. Malgré la laïcité constitutionnelle de l’État, sa population est fortement acquise à l’idée que le théisme, surtout l’islam, serait nécessaire pour l’ordre social et la morale. Le créationnisme est très fort en Turquie et sa force réside dans cette même mythologie : qu’on ne peut être bon sans Allah. Les promoteurs du créationnisme se foutent des arguments scientifiques : leur argument-clé est que darwinisme = athéisme (pas complètement faux) et que athéisme = immoralité/amoralité (un préjugé odieux). Donc l’athéophobie, ce vieux préjugé selon lequel la morale vient de la divinité, est au cœur du problème. La laïcité ne peut être ni complète ni stable sans avoir abordé la question de l’athéisme, sans la participation des athées, sans avoir mis en cause l’athéophobie.

Si certains croyants sont inquiétés par la convergence entre laïcité et athéisme, la pire réponse des laïques serait de la nier parce que cela validerait implicitement l’athéophobie en intimant que même les partisans de la laïcité ont peur de l’athéisme ! Au lieu d’éviter le sujet de l’athéophobie, nous avons le devoir de combattre et de discréditer ce préjugé.

Nous, les athées, faisons partie de l’avant-garde des défenseurs de la liberté de conscience car nous en avons été privés depuis longtemps par de nombreuses religions, surtout les monothéismes puissants et dominateurs. Le mythe de la dégradation athée a été la cause de tant de souffrance et l’est encore aujourd’hui. Et ce n’est pas que les athées qui en souffrent, car tout le monde est infidèle par rapport au dieu de quelqu’un d’autre.

Références et suggestions de lectures


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