Blogue 030 : Recensements

Recensements et laïcité

David Rand

Dans ce volet du blog LPA, David Rand considère quelques-uns des résultats récemment publiés de l’Enquête nationale auprès des ménages (ENM), faite en 2011, ainsi que des implications pour la laïcité.

Statistique Canada a récemment publié les résultats de l’Enquête nationale auprès des ménages (ENM) qui remplace les recensements faits dans les années précédentes. Les données recueillies dans le cadre de l’ENM présentent certains problèmes, un des plus importants étant la nature facultative de cette enquête tandis que les recensements étaient obligatoires. Cette décision douteuse et très controversée du gouvernement Harper compromet grandement la qualité de ces données. Lorsque nous nous penchons sur la question de la religion, la qualité se dégrade encore – et cette situation prévaut pour les recensements aussi – car la question posée aux répondants vise la religion dans laquelle l’individu a grandi, non pas à sa croyance ou incroyance actuelle. Par conséquent, les résultats sont biaisés de façon significative dans le sens de l’appartenance religieuse des parents. Ainsi, dans un contexte où le niveau d’incroyance est à la hausse, cette pratique sous-estime le nombre d’athées, d’agnostiques, d’humanistes et d’autres sans appartenance religieuse.

Sans oublier ces réserves, jetons tout de même un œil sur les résultats de l’ENM 2011 en matière d’appartenance religieuse et comparons-les aux résultats du recensement 2001. Dans le premier graphique, qui présente des chiffres absolus (non relatifs à la population totale, qui est passée de 30 à 33 millions environ pendant cette décennie), nous constatons que le nombre de chrétiens protestants a diminué considérablement, tandis que le nombre d’autres chrétiens, de musulmans et de sans appartenance religieuse a sensiblement augmenté.

Appartenance religieuse au Canada
(Cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Dans le deuxième graphique, les chiffres sont exprimés en pourcentage de la population totale en l’année donnée. Ici nous avons des résultats semblables au graphique précédent mais avec la constatation supplémentaire que le pourcentage de catholiques a sensiblement diminué.

Appartenance religieuse au Canada (Pourcentages)
(Cliquer sur l’image pour l’agrandir)

D’autres conclusions peuvent être tirées des données du recensement et de l’enquête si nous analysons celles-ci selon la province ou le statut d’immigrant. Mais la conclusion principale que je voudrais souligner ici est la hausse considérable du nombre de gens qui se déclarent sans appartenance religieuse, une hausse qui demeure importante après avoir tenu compte de l’augmentation de la population. Bien entendu, seule une partie de ces répondants serait constituée d’athées, mais nous pouvons néanmoins en déduire que l’absence de croyance religieuse est un phénomène de plus en plus répandu au Canada.

Quelles sont les implications de cette observation pour la promotion de la laïcité ?

Nous savons que la principale explication de l’appartenance religieuse d’un individu est un simple accident de naissance : durant son enfance, cet individu subit l’endoctrinement pour adopter les croyances de ses parents et de sa communauté. Si l’individu maintient ces croyances ou les pratiques qui y sont rattachées jusqu’à l’âge adulte et s’il les transmet ensuite à la génération suivante, il agit sans doute davantage par conformisme, voire par inertie, plutôt que par conviction sincère.

Ce cycle peut-il être brisé afin que la liberté de conscience soit enfin respectée, que la pratique religieuse soit un choix d’adulte bien informé plutôt que la sujétion de l’enfant ? Oui, on peut et on doit le briser, et à mon avis il y a deux principales façons de le faire. Il faut d’abord et avant tout un système scolaire laïque public et universel de la plus haute qualité, afin que les enfants soient exposés à une large gamme d’idées, au-delà de celles qu’ils rencontrent normalement au sein de leur famille ou de leur communauté, pour qu’ils soient en mesure de faire des choix éclairés une fois l’âge adulte atteint.

Le deuxième moyen est par la critique raisonnée des religions, en particulier des monothéismes tels que le christianisme et l’islam qui ont une emprise si puissante dans tant de pays. Il faut expliquer et exposer la dangereuse arrogance morale et la vacuité qui sont au cœur de tout monothéisme. Fonder la morale sur la volonté inconnue d’un hypothétique dieu surnaturel mène inévitablement à une situation où quelques individus s’arrogent le rôle de porte-parole de ce dieu. Il s’ensuit fatalement des abus de cette fausse autorité morale.

Malheureusement, pour rallier le plus grand nombre possible de croyants dits « modérés » à la promotion de la laïcité, il arrive que des militants laïques prônent une réduction ou un étouffement de la critique des religions. Il est déplorable qu’une stratégie si rétrograde soit encore envisagée même aujourd’hui en 2013. Cette approche se base sur un raisonnement binaire où deux options s’excluent mutuellement, où avancer l’une doit forcément faire reculer l’autre – l’hypothèse simpliste que la critique de la religion et la promotion de la laïcité sont mutuellement exclusives. Au contraire, elles sont complémentaires !

Essayer d’élargir la base de soutien pour la laïcité est un but tout à fait raisonnable et louable, mais museler notre critique des religions pour ce faire n’est pas raisonnable. Le monothéisme est une supercherie dont le champ d’activité est la morale et l’éthique, et cette constatation demeure vraie indépendamment du niveau de sincérité de ses adhérents. Demander aux militants laïques de tempérer leur critique de cette fraude serait aussi illogique que de demander aux scientifiques d’éviter de critiquer les pseudosciences pour ne pas offenser les astrologues, les homéopathes et les créationnistes.

Au fait, si les croyants religieux sont sincèrement convaincus que leurs croyances constituent le fondement nécessaire de la morale et de l’éthique, il ne faut surtout pas s’attendre à ce qu’ils se rallient à la laïcité. Si les croyances font progresser la bonté humaine, comme beaucoup de religieux l’affirment, alors ils souhaiteront forcément vivre dans une société meilleure, c’est-à-dire une société où la religion joue un rôle important, un rôle salutaire à leur avis, dans le gouvernement et dans les affaires d’État.

L’idée d’éviter la critique des croyances infondées – une approche qu’on appelle couramment « respecter » les croyances – est une stratégie rétrograde. Elle se fonde sur la peur et ne produit que la stagnation. C’est précisément ce que font la grande majorité des incroyants depuis des temps immémoriaux : se taire par crainte de la répression, parfois violente, des autorités religieuses. Cette stratégie favorise le statu quo car elle suppose implicitement – tout comme l’idéologie du multiculturalisme le suppose – que chaque individu est défini essentiellement par la communauté religieuse de son enfance. C’est une erreur majeure.

Voilà la leçon qu’il nous faut tirer des données du recensement et de l’ENM illustrées dans les histogrammes. Statistique Canada refuse de poser la bonne question, celle de l’appartenance et croyances actuelles de l’individu, et s’entête à limiter la question à l’enfance. Étiqueter ainsi les répondants est injuste pour l’individu car il s’agit de ne pas reconnaître sa liberté d’évoluer. C’est aussi faire de la mauvaise statistique car cela fausse les données à l’avantage des religions. Malgré cette grave partialité, ces données nous indiquent quand même un abandon progressif de la religion. À mon avis, il est réaliste de supposer qu’un très grand nombre d’athées ou du moins de croyants très tièdes se cachent « dans le placard » parmi les religieux. C’est vers eux que nous devons diriger notre discours, et pour ce faire nous devons maintenir une critique raisonnée des croyances infondées, tout en assurant la liberté de conscience bien sûr.

Modérer notre critique des religions ? Non, c’est précisément le contraire qu’il faut faire. Au fait, nous les athées et les laïques (ces deux groupes se chevauchent énormément) ne faisons que commencer à faire entendre nos voix. Nous devons continuer à inciter les incroyants à sortir du placard et nous devons continuer à expliquer la nature spécieuse, infondée et dangereuse de la croyance religieuse afin de les motiver dans ce sens. Plusieurs croyants s’offusqueront, ils se plaindront haut et fort et nous traiteront d’intolérants comme ils le font déjà, mais ils sont gâtés, car nous nous sommes tus trop longtemps. Mais nous ne serons plus silencieux !

Deux recensements athées

En conclusion, un petit rappel de deux campagnes qui permettent aux incroyants de se faire compter de façon anonyme.

  • Recensement athée Canada, http://recensement.atheisme.ca, une initiative de notre association Libres penseurs athées, s’adresse aux athées au Canada.
  • Recensement athée, http://www.atheistcensus.com, une initiative de l’Alliance Athée Internationale, s’adresse aux incroyants de tous pays.

Si vous êtes athée et ce n’est pas déjà fait, je vous demande de bien vouloir participer aux deux recensements ou, si vous n’êtes pas résident canadien, au deuxième. Les deux fonctionnent sur une base volontaire et sur internet, ce qui implique bien sûr que leurs résultats ne peuvent pas être statistiquement rigoureux. Néanmoins, ils nous permettent d’exprimer notre voix et d’être comptés en tant qu’athées !

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