Blogue 125 : La modestie déplacée des militants laïques québécois

David Rand

2021-11-02

À l’automne 2016, le gouvernement du Parti libéral du Québec a tenu des audiences parlementaires pour étudier le projet de loi 62 (session 41) qui affirmait ostensiblement la neutralité religieuse de l’État. Bien qu’extrêmement faible, il était trop fort pour les anti-laïques qui l’ont rejeté pour son interdiction occasionnelle du port de couvre-visage. Beaucoup plus intéressants que ce projet de loi insipide lui-même étaient certains des mémoires soumis aux audiences recommandant son retrait.

Le mémoire de Maître François Côté, doctorant en droit à l’Université de Sherbrooke, comportait un exposé remarquable de la distinction entre (1) le « sécularisme » dans la tradition britannique de common law, telle qu’on la retrouve en Grande-Bretagne, aux États-Unis, au Canada anglais, etc.; et (2) la laïcité républicaine dans la culture civiliste de l’Europe continentale, telle qu’elle est pratiquée en France, en Allemagne, en Belgique, etc., ainsi qu’au Québec.

Maître Côté nous explique que, dans le modèle britannique,

« L’appartenance à une religion est une caractéristique absolue et absolument intrinsèque… au même titre que ses caractéristiques physiques. »

Il s’ensuit que,

« l’individu étant absolument soumis à sa religion, il est impensable de lui demander de distinguer entre ses croyances religieuses profondes et les pratiques d’exercice de ces croyances telles que commandées par ce dogme. L’absence de libre arbitre dans la croyance implique l’absence de libre arbitre dans la pratique. »

Par contre, selon le modèle de laïcité républicaine,

« La croyance religieuse est ultimement une affaire de conviction, en fonction de laquelle un individu adhère à une série de valeurs et de croyances. En ce sens, elle n’est pas différente par nature de la conviction politique, et relève d’un exercice de raison, de choix. Tout individu possédant par ailleurs la faculté de renier une religion, d’adhérer à une religion ou de changer de religion – tout comme en matière de conviction politique – il en résulte qu’on ne peut pas considérer la religion comme une caractéristique intrinsèque… »

Il est donc possible

« de distinguer les ‘croyances’ religieuses des ‘pratiques’ religieuses. Si pour des raisons historiques et humanitaires, nous considérons qu’il est illégitime pour l’État de s’immiscer dans le domaine des croyances, il n’y a rien d’illégitime à demander à un individu de faire exercice de son libre arbitre et de balancer l’exercice de ses pratiques religieuses au respect des règles de vie en société. »

Ces représentations de Maître Côté sont remarquables en ce qu’il a anticipé avec une grande précision la décision du juge Marc-André Blanchard, rendue le 20 avril 2021 dans la contestation judiciaire de la Loi 21, qui se conforme totalement au modèle britannique tel que décrit par Côté, un modèle qui essentialise l’appartenance religieuse et place la croyance religieuse bien au-dessus des convictions politiques en importance.

Après avoir exposé et commenté ces deux visions, Maître Côté remarque qu’il serait fallacieux de prétendre qu’une approche serait objectivement meilleure que l’autre. Selon lui, ces deux conceptions intellectuelles de la neutralité religieuse sont de valeur égale.

Lors des mêmes audiences, le mémoire de l’organisation féministe PDF-Québec (Pour les droits de femmes du Québec) relève également la distinction entre le sécularisme qui prévaut au Canada anglais et la laïcité républicaine qui prévaut au Québec et en France. Ensuite, à la manière de Maître Côté, le mémoire PDF-Q déclare qu’il n’y a aucune intention de désigner l’un des deux modèles comme meilleur que l’autre.

Autant je suis d’accord avec les critiques des deux mémoires sur ce projet de loi 62 et avec leur observation de la différence entre les deux modèles de relations religion-État, autant je m’oppose à la conclusion qu’aucun modèle ne doit être considéré comme supérieur à l’autre. Même un examen sommaire de la description par Maître Côté du modèle britannique suffit pour constater qu’il est intenable. Si l’appartenance religieuse est essentialisée, considérée comme une caractéristique intime et inviolable de l’individu, alors la liberté de conscience est abandonnée ! La liberté de religion et la liberté de s’en affranchir sont ainsi complètement écartées. Non, c’est inacceptable. Un tel programme ne mérite même pas l’étiquette de « sécularisme ».

Bien que le terme « sécularisme » exprime un sens plus faible que le mot « laïcité » – le principe de séparation religion-État étant moins important dans le mot anglais – cette différence ne doit cependant pas être exagérée. Même en anglais, le terme « secularism » inclut néanmoins le principe de séparation. Ceux du monde anglophone qui se disent « secularist » mais s’opposent à l’interdiction des symboles religieux agissent de manière hypocrite. Les différences culturelles peuvent expliquer cette situation, mais elles n’en excusent pas l’hypocrisie. L’effort intellectuel requis pour comprendre la pleine laïcité n’est pas énorme. Par exemple, si l’État autorise la police à porter des symboles religieux pendant son service, le principe de séparation est clairement violé. Ceci n’est pas difficile à comprendre.

Les déclarations de Maître Côté et PDF-Q selon lesquelles les deux modèles sont de valeur égale sont évidemment une forme de modestie. Fausse modestie peut-être, bien qu’il soit difficile de juger en l’absence de pouvoirs de télépathie. Elles sont également motivées vraisemblablement par la crainte d’être accusé du même ethnocentrisme — mais en sens inverse — que les Anglo-canadiens pratiquent constamment. En effet, le refus anglo-canadien d’accepter la Loi 21 est une expression évidente d’impérialisme culturel, tentant d’imposer leurs propres valeurs au Québec.

Il est évident que la laïcité est supérieure au sécularisme à l’anglaise. L’essentialisme religieux implicite dans ce dernier est suffisant pour justifier ce jugement. Au fait, on pourrait soutenir que Maître Côté lui-même tombe dans le relativisme culturel en refusant de hiérarchiser les deux modèles, et se livre à l’essentialisme lorsqu’il laisse entendre que la laïcité est bonne pour le Québec mais peut-être pas pour le Canada anglais !

Les intérêts nationaux du Québec sont éminemment valables, mais peuvent être transcendés. Le projet de laïcité poursuivi par les militants laïques et les nationalistes québécois (deux catégories qui se recoupent significativement) est universaliste. Il peut être adopté par toute société comme moyen de protéger les citoyens de l’obscurantisme religieux en empêchant les religions de s’ingérer dans les gouvernements et dans les États. Un appel constant au nationalisme québécois comme motif de sécularisation masque l’aspect universaliste de ce projet, aspect capital.

Des attentes très faibles

Lorsque les militants laïques québécois adoptent une attitude excessivement tolérante à l’égard des prétendus sécularistes anglo-canadiens (c.-à-d. qui prétendent soutenir le sécularisme mais rejettent la loi 21), comme si ces derniers étaient congénitalement incapables de comprendre vraiment la laïcité — la laïcité complète, républicaine, comprenant le principe de séparation —, alors ils se sous-estiment et ils sous-estiment aussi cette laïcité. Pire encore, ils traitent les Anglo-canadiens comme inéluctablement inférieurs. Les militants laïques québécois adoptent ainsi envers les Anglo-canadiens les mêmes faibles attentes que les sécularistes anglo-canadiens affichent envers les minorités religieuses qu’ils supposent trop arriérées pour se comporter de manière civilisée.

Lorsque les Anglo-canadiens font preuve de complaisance envers des pratiques nuisibles comme le port du niqab, en l’autorisant lors des cérémonies de citoyenneté par exemple, ou envers les mutilations génitales féminines, en refusant d’utiliser le mot « barbares » pour les décrire, de peur d’offenser, alors ils traitent ceux qui pratiquent de tels abus comme incapables de s’adapter à la modernité, comme des prisonniers de la religion arriérée dans laquelle ils ont été élevés. De la même manière, les militants laïques québécois traitent les sécularistes Anglo-canadiens comme incapables d’apprendre, comme s’ils étaient prisonniers de l’héritage de John Locke.

Malheureusement, les sécularistes Anglo-canadiens ont effectivement affiché précisément cette incapacité à évoluer et à avancer. Ils ont fait preuve d’une intransigeance obstinée en refusant de comprendre la laïcité républicaine. Mais si nous continuons à supposer qu’ils ne peuvent pas évoluer, alors ils ne le feront jamais. Au contraire, il faut admettre que des progrès sont possibles et critiquer résolument ceux qui s’y opposent. Sinon, les Anglo-canadiens continueront de stagner et l’avancement de la laïcité dans les milieux anglophones, et indirectement dans le monde entier, continuera d’être compromis.

Les militants laïques doivent cesser de présenter la pseudo-laïcité lockéenne et la laïcité républicaine comme deux visions concurrentes à valeur égale, sans oser trancher. Il ne faut pas, non plus, assigner chaque modèle à une ethnie différente.


2 commentaires sur “Blogue 125 : La modestie déplacée des militants laïques québécois
  1. Réal Boivin dit :

    Je suis parfaitement d’accord avec ton analyse.
    Les argument de Côté ne me surprennent pas. La magistrature au Canada est imbibée du dogme multiculturaliste.
    Concernant l’argument que les laïques québécois supposent que les anglais ne peuvent comprendre la laïcité républicaine, la même chose s’applique à la langue. Alors que les francophones apprennent l’anglais et le parlent en grande majorité, il ne leur vient pas à l’esprit que les anglais pourraient apprendre le français et être capable de le parler. Ou bien c’est le complexe d’infériorité des francophones qui les place dans cette manière de penser et ainsi se sentir obliger de comprendre les anglais alors que ceux-ci non pas cette obligation.
    En ce qui concerne PDFquébec, je ne suis pas surpris de leur attitude. Alors que je leur faisais remarquer que si nous acceptions l’entrée de populations barbares sur notre territoire, les femmes seraient les premières à en payer le prix, je me suis fait rabrouer pour l’utilisation du mot barbare.
    On voit à travers l’occident que les groupes féministes sont les premières à défendre des groupes qu’ils leur sont hostiles. D’ailleurs, les femmes sont aussi les plus hostiles à l’utilisation du terme ATHÉE.

    • David Rand dit :

      Dans mon texte, je n’ai pas parlé de « populations barbares » mais de pratiques barbares. La nuance est très importante. De plus, ton assertion que « les femmes sont aussi les plus hostiles à l’utilisation du terme ATHÉE » est surprenante — d’où prends-tu cela ? Quant aux féministes, il faut toujours distinguer les univeralistes des intersectionnelles. PDF-Q est une association féministe, univeraliste et laïque que j’appuie.

      Mon but dans ce texte se limite à ceci : Remettre en cause l’habitude, courante dans les milieux laîques québécois, de mettre sur un pied d’égalité la pseudo-laïcité lockéenne et la laïcité républicaine.

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