L’Origine religieuse du multiculturalisme

Jean Thibaudeau

2018-12-29

Après deux décennies à m’être éloigné de l’actualité, quelle ne fut pas ma consternation de découvrir ce qui était advenu de la gauche progressiste en mon « absence » ! J’ai d’abord mis beaucoup de temps à simplement essayer de comprendre la logique censée soutenir tous ces discours anti-racistes, multiculturalistes, intersectionnels et transsexuels, qui étaient présentés comme ceux de la « nouvelle gauche » ou de l’extrême-gauche (d’autant plus faussement, à mon avis, qu’ils sont également appuyés par les néo-libéraux à la Emmanuel Macron en France, Justin Trudeau et Philippe Couillard, chez nous !). Une fois débroussaillée cette logique, il me restait encore à comprendre comment elle avait pu s’essaimer aussi vite et presque complètement faire disparaître les valeurs universalistes sur lesquelles s’étaient fondés tous les mouvements progressistes depuis (au moins) le XIXe siècle.

Il y a longtemps que je suis persuadé que toute calamité humaine, hormis les catastrophes naturelles et les grandes maladies épidémiques, trouve presqu’invariablement sa source dans les religions. Cela NE POUVAIT PAS NE PAS être le cas, en particulier, pour le MULTICULTURALISME, cette forme d’organisation sociale qu’en tant que Québécois francophone, j’étais déjà tout naturellement porté à honnir. Mais… QUEL LIEN RELIGIEUX pouvait-il diable exister ? C’est par hasard que je suis tombé sur le pot-aux-roses, en décryptant les aberrations de la pensée de Charles Taylor, ce philosophe montréalais si adulé au Canada et grand défenseur du multiculturalisme chez nous.

Le plus étonnant, pour moi, a été de réaliser qu’il fallait remonter aussi loin qu’au XVIIIe siècle pour découvrir l’origine philosophique de l’idéologie multiculturaliste. Il m’a fallu découvrir (ce qui est peut-être très connu en Europe, mais dont je n’avais jamais entendu parler) qu’en parallèle à l’éclosion des philosophes des Lumières, s’était vite développé, en réaction, particulièrement chez les anglo-saxons, un courant ANTI-LUMIÈRES grâce, entre autres, à Edmund Burke et Johann Gottfried von Herder (les Anglais n’allaient pas laisser le génie français se couvrir ainsi de gloire sans réagir, n’est-ce pas !). Pour les tenants contemporains de ce courant, les Voltaire et Rousseau portent la responsabilité de tous les malheurs du monde moderne, entre autres, en ayant jeté les fondements du totalitarisme fasciste et communiste.

Ils étayent leur argumentation le long des trois lignes de pensée suivantes.

  1. « Les hommes ne peuvent s’épanouir que s’ils appartiennent à un groupe identifiable possédant son style propre, sa propre vision du monde, ses traditions, ses souvenirs historiques et sa langue. » Il est donc essentiel que soit reconnue la primauté des droits à ce groupe traditionnel et historique sur les individus.
  2. « Toute activité spirituelle, s’exprimant dans l’art, la littérature et la religion, constitue un moyen de communication qui doit être privilégié entre les hommes provenant du même groupe identitaire. » Charles Taylor rajoute à cela que ce type de communication « donne accès à une réalité supérieure inaccessible à (ou à cause de) la Raison ».
  3. « Chaque culture possède sa propre échelle de valeurs, ses propres modes de comportement, tous également absolus, et qu’il est impossible de mesurer à une aune commune. Cette notion, forme radicale de relativisme culturel et moral, invalide toute prétention des Lumières à définir des valeurs universelles. »

Leurs descendants spirituels contemporains reprochent donc à la modernité issue du Rationalisme « le désenchantement du monde, les atrocités totalitaires du XXe siècle dernier, l’ABSENCE DE REPÈRES MORAUX et l’individualisme outrancier », et affirment leur « conviction que l’humain est incapable de définir les normes morales par lui-même et pour lui-même, qu’il faille S’EN REMETTRE À UN ORDRE TRANSCENDANT OU DIVIN pour définir le bien et identifier un objet de respect inconditionnel », disqualifient ainsi la Raison au profit de la Révélation, « préjugé systématique POUR LA RECONNAISSANCE DES PARTICULARITÉS TRADITIONNELLES OU CULTURELLES (pro-multiculturalisme) au détriment du contrat social à visée universelle. »

Est-il alors besoin de démontrer « à quel point un gouffre philosophique immense sépare les conceptions d’inspiration française des droits de l’homme des conceptions d’inspirations anglaises et américaines » encore aujourd’hui ? Comment cette opposition n’a absolument pas changé au cours des 3 derniers siècles ? Quand on sait l’attachement des Français pour les valeurs républicaines et la laïcité de leur État, alors que les Britanniques restent collés à leur institution royale (la Reine, outre le fait qu’elle représente Dieu sur Terre, étant en sus cheffe de l’Église anglicane), que le Canada a conservé « la primauté de Dieu » dans le préambule de sa Constitution toute nouvellement rapatriée de Londres (1982), et que les États-Unis constituent PRESQUE une théocratie (« In God We Trust ») ?

Surtout… dois-je expliquer davantage le silence complice de nos tenants locaux de cette vision multiculturaliste par rapport aux exactions des islamistes (sur place et partout dans le monde), par rapport à des pratiques religieuses barbares comme l’excision, et leur défense obsédée du port du voile « islamique » ? Malgré leur étonnante diversité, ils trouvent tous dans cette philosophie leur avantage idéologique (beaucoup via l’affaiblissement des États-nations) :

  1. pour Macron, la poursuite du développement d’une mondialisation au profit des super riches et puissants;
  2. pour la pseudo extrême-gauche, le défoulement de leur haine envers les blancs occidentaux;
  3. pour les religieux, l’assaut contre la laïcité;
  4. pour les islamistes… pas besoin de faire un dessin, je crois.
  5. pour les bien-pensants, une réjouissante occasion de moraliser à tout venant et de censurer à leur goût.

Quand je disais que dans toute calamité humaine, il y a toujours de la religion tapie dessous quelque part… !


Toutes les citations sont extraites de ce merveilleux article, auquel je décerne sans hésiter le titre de ma lecture la plus éclairante des deux dernières années :

(Marie-Michelle Poisson est professeure de philosophie au Collège Ahuntsic de Montréal et a été présidente du Mouvement laïque québécois.)


3 commentaires sur “L’Origine religieuse du multiculturalisme
  1. Micheline Rioux dit :

    Depuis la charte des valeurs avortée du parti québécois, en 2013, La laïcité est restée au coeur des débats publics.

    Malheureusement, à l’intérieur de ces débats, les femmes sont divisées, femmes contre femmes.

    Les féministes « relativistes », anti-laïques, anti-charte, anti-racistes, dé-colonialistes (anti-blancs) ont laissé tomber la cause de l’égalité femme-homme pour se porter davantage à la défense du « fait religieux », des personnes racisées (non-blanches), de la « diversité », des « trans », etc .

    Toute critique de l’islam, idéologie politico-religieuse sexiste et misogyne (comme toutes les religions), est devenue proscrite sous peine de se faire traiter de raciste ou d’islamophobe. Moi, femme, quand je critique les croyances religieuses machistes, sexistes (pas racistes) c’est parce que les religions méprisent les femmes. Je critique les croyances femmophobes / dogmes religieux et non pas les croyants, les idées ne sont pas des personnes, et l’islam n’est pas une race.

    Ces nouvelles féministes « relativistes » sont devenues les défenderesses acharnées du « Grand Patriarcat » religieux et de tous les signes religieux ostentatoires imposés aux femmes pour marquer leur territoire.

    Je suis d’avis, que la laïcité est une valeur universelle, un élément incontournable pour garantir les droits des femmes, un idéal commun d’émancipation qu’il faut poursuivre pour « mieux vivre ensemble ».

    Micheline Rioux, féministe « universaliste »

  2. Gilbert C dit :

    M. Thibaudeau, s’appuyant sur la minutieuse et pertinente lecture par M-M. Poisson, des oeuvres maîtresses de Ch. Taylor, débusque les origines chrétiennes et réactionnaires du multiculturalisme canadien.
    Leur recension des textes fondateurs de la pensée théologique (théologique et non pas philosophique, même s’il est un bon lecteur de philosophes européens renommés) de Ch. Taylor montre que :
    – ce multiculturalisme est profondément anti Lumière, anti progressiste ;
    – Ch Taylor lui-même n’a à peu près rien qui le rapproche du progressisme ;
    – il est plutôt un fidèle suppôt de l’ordre social judéo chrétien que les Lumières ont ébranlé ;
    – Ch Taylor usurpe le titre de philosophe (M.M. Poisson, elle-même enseignante en philosophie aux moments où Taylor atteignait les sommets des sommités catholiques qui lui prêtaient ce titre, reconnaît n’avoir jamais croisé ses brillantes démonstrations – et pour cause, la parle de Taylor redémontrait la nécessité de dieu pour retrouver des Valeurs sûres).

    En somme, Ch. Taylor n’est en rien un philosophe ni un progressiste. Avis à ceux qui s’en réclament.

    Et J. Thibaudeau nous rend un grand service en rassemblant les arguments qui expliquent pourquoi les « progressistes » régressifs que Taylor inspire, en arrivent à s’accommoder de l’islamofascisme comme arme contre le progressisme rationnel et laïque des Lumières, et parviennent même à défendre (pour le coup : défendre et pas seulement s’accommoder) le voile coranique de l’apartheid sexuel – symbole ostentatoire pas même masqué (sic) – de la misogynie, deux postures qui, en effet, réhabilitent les archaïsmes et combattent de front les laïques, féministes et les progressistes.

    Personnellement, j’en avais quelques preuves, mais n’ayant pas de temps à perdre à lire les savantes stupidités de Taylor (j’avoue préférer Onfray, Camus et autres philosophes dans la lignée des Spinoza, Socrate et Diogène), il me manquait des références précises.
    Je réitère donc avec davantage encore d’arguments ma très politiquement incorrecte conclusion : Ch Taylor est un crétinochrétien, ni un progressiste et encore moins un philosophe. Qu’il se console avec les honneurs que lui servent de très riches Mécènes très catholiques, pas avec mes éloges de progressiste.

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