Le Bouddhisme fondamentaliste : ni pacifique, ni solution aux problèmes sociaux !

Conférence de Gilbert Corniglion

12 septembre 2020

Violence, intolérance, difficulté du vivre ensemble, la part de la religion dans les malheurs du monde : Birmanie-Myanmar et Sri Lanka comme exemples, pas si lointains que ça. Le bouddhisme dans une version fondamentaliste ajoute des difficultés de cohabitation dans au moins deux pays asiatiques très lointains, adeptes d’un socialisme tiers-mondiste. Vues de plus près, on s’aperçoit qu’au Myanmar comme au Sri Lanka, les spiritualités orientales idéalisées par certains occidentaux en mal d’exotisme n’ont rien de pacifique : elles attisent plutôt les motifs de violence entre voisins sans même aider à résoudre les défis économiques et sociétaux de pays en voie de développement.


Bouddhisme Théravada

Nous, les athées ne faisons pas de « plans de bonheur » sur l’au-delà, l’après-vie terrestre. Le bouddhisme, contrairement aux religions islamojudéochrétiennes et à l’hindouisme, non plus. Le même souci du bonheur ici bas devrait nous rapprocher. Cependant, de nouveau, nous nous distinguons du bouddhisme car, contrairement à cette « spiritualité » supposée mais très peu rationnelle, nous avons une approche objective pour mesurer cette atteinte du bonheur.

Le bouddhisme fascine certains intellectuels occidentaux en mal de « spiritualité » exotique, orientale de surcroît, croyant trouver ailleurs des valeurs humaines noyées dans le consumérisme et la rationalité sèche de l’Occident. De plus, il met en avant le Bonheur comme valeur et but suprêmes d’une vie réussie. Enfin, mis en application dans l’Orient de ce « tiers-monde » idéalisé, il a de quoi faire fantasmer des intellectuels occidentaux déçus dans leurs espoirs par l’échec des socialismes.

Cérémonie matinale de l’aumône
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Cérémonie matinale de l’aumône : moines bouddhistes, pieds nus, en tenue, en rang, se font donner leur ration de riz gluant que tout foyer se doit de cuisiner la veille pour le leur offrir. Ce sera leur seule pitance du jour, puisqu’ils sont dispensés de pourvoir à leur alimentation, et interdits de toucher de l’argent pour s’en procurer. Aucun contact n’est permis, surtout avec les femmes, pour marquer mieux distance, différence, déférence et hiérarchie entre moines sacralisés et profanes.

Nous nous proposons ici de chercher dans deux pays bouddhistes, Myanmar ex-Birmanie et Sri Lanla ex-Ceylan de quoi vérifier si ce légitime espoir (le bonheur, c’était déjà le projet des Lumières dont nous nous réclamons) est atteint ou en voie de l’être.

Sri Lanka et Myanmar ont entre eux les caractéristiques communes suivantes :

  • d’être d’anciennes colonies britanniques,
  • d’avoir vécu quelques décennies d’acculturation coloniales,
  • d’avoir subi des mouvements de population (main-d’oeuvre importée du reste de l’Empire britannique des Indes) pour mieux servir les intérêts économiques coloniaux, à savoir les exportations de matières premières ;
  • d’avoir accédé à leur indépendance en 1947-48,
  • d’avoir hérité du système politique britannique bi partisan qui a fonctionné au Sri Lanka, mais qui a été rapidement (1962-1988) remplacé par une dictature militaro-religieuse se prétendant socialiste ;
  • d’avoir été des instigateurs actifs du Mouvement des Pays Non Alignés (29 pays du « Tiers Monde » aboutissant à la conférence de Bandoueng 1955 entre Afrique-Asie-Monde arabe-Monde bouddhiste-Monde hindouiste) pendant la guerre froide ;
  • d’avoir hérité d’une société et d’une économie qualifiées de « voie en développement » ou Tiers-monde ;
  • d’avoir connu des épisodes de socialisme, version communisante, paranoïaque et isalotioniste en Birmanie, version sociale-démocrate au Sri Lanka ;
  • d’être pluri ethniques (plus de 130 ethnies et groupes linguistiques au Myanmar, 2 principales ethnies et langues aux S Lanka), multi religieuses (bouddhisme majoritaire et islam, christianisme et hindouisme minoritaires, au Myanmar, bouddhisme majoritaire, hindouisme minorité importante, islam et christianisme au Sri Lanka) ;
  • d’avoir connu de longs épisodes de luttes armée politique, ethnique et séparatiste d’une extrême violence en cours ou en sourdine.

Et surtout, points centraux de notre recherche, ces 2 pays ont la caractéristique d’être 2 pays bouddhistes de la version Théravada, variété considérée comme la plus traditionaliste voire fondamentaliste, qui est rapidement devenue quasi religion d’État fondant et légitimant une lourde domination (hégémonie) linguistique, ethnique politique, militaire et nationaliste sur les minoritaires.

Paysage à Bagan
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À Bagan, siège du premier royaume bamar bouddhiste Théravada du XIIème siècle (qui a consacré la préémimence de l’ethnie bamar et donné son premier nom à la nation birmane), le paysage garde encore la trace des 4 000 pagodes d’alors

Les deux ont aussi en commun de se sentir insécurisés (voire agressés) par la présence de l’islam parmi leurs minorités, au point que les bouddhistes birmans et sri lankais ont signé en 2014 un pacte de solidarité. Ainsi, les bouddhistes Théravada birmans du 969 Ma Ba Ta animés par le célèbre Ashin Wirathu et bouddhistes Théravada sri lankais du Bodu Bala Sena (BBS), « Force du pouvoir bouddhiste » sont désormais solidaires contre l’islam « 786 » soupçonné de stratégie de domination par conversion, mariages mixtes, djihad et sur natalité. Réaction commune : les Rohingyas musulmans sont donc ainsi expulsés hors du Myanmar avec l’assentiment de l’opinion birmane, y compris Mme Aung San Suu Kyi de la LND.

Aisément visible et argument touristique récent, l’omniprésence de pagodes dorées, de monastères, de temples, de moines (on en dénombre 500 000 ou plus au Myanmar, presque autant que de militaires) et de signes omniprésents et fréquentes cérémonies en dévotion au Bouddha, ainsi que d’une armée redoutée, sont autant de signes d’une pesante théocratie. Aucun doute, on est dans le domaine de Bouddha.

Beaucoup d’ingrédients pour en arriver finalement à :

  • des tensions ethniques, religieuses, linguistiques et séparatistes permanentes virant à de multiples féroces sanglantes guerres civiles au Myanmar depuis l’indépendance de 1948 et toujours en cours, et d’un épisode de sanglante guerre civile ethno religieuse entre 1983 et 2009 (armée cinghalaise bouddhiste et nationaliste contre Tamouls hindouistes séparatistes), pogroms interethniques, attentats en cours au Sri Lanka ;
  • saccager autant qu’ailleurs l’environnement à grands coups de déforestation (contrebande de bois rares, culture du pavot), d’urbanisation sauvage, de construction effrénée de centrales hydro électriques (l’électricité produite étant vendue à la Chine pour équilibrer une balance des paiements calamiteuse), de forages pétrogaziers en eau profonde polluants, (à destination de la Chine), de contrebande (vers la Chine) d’espèces animales en voie d’extinction et de détérioration des sols ;
  • des économies délabrées, surtout au Myanmar avec un quart de siècle d’un socialisme xénophobe, sectaire et irrationnel (le dirigeant Ne Win, bouddhiste convaincu mais marxiste ignare plus fidèle à des charlatans numérologues qu’a la dialectique matérialiste a même inventé des billets de banque de 45 et 90 unités plutôt que 50 ou 100 car il croyait à la magie du chiffre 9) qui a ruiné le pays, a appauvri des populations obligées de survivre grâce au marché noir et à la contrebande massive depuis la Thaïlande et évidemment seulement financée grâce à des millions de Birmans y travaillant plus ou moins clandestinement, qui a laissé se délabrer les infrastructures pour mieux équiper une armée budgétivore ;
  • de gigantesques écarts de revenus (indices de Piketty, de Gini, etc…) et de statut symbolique (Bourdieu) entre nantis (armée, moines et profiteurs bamars ou bumars, ces 3 catégories se superposant) et démunis (particulièrement les minorités non bumars, les 130 autres) ;
  • un climat d’insécurité, de tensions et de discrimination, un indice tangible en étant des déplacés, exilés, réfugiées, migrants et fuyards par millions et l’autre en étant la prise en main croissante sur ces 2 pays de la Chine qui investit, équipe, construit à la place de ces deux pays lourdement endettés et en friche, y important même sa main-d’oeuvre, en exportant matières premières et énergie pour ses propres besoins.
  • subordination du genre féminin, le bouddhisme (toutes variantes confondues) perpétuant la méfiance de Bouddha lui-même envers mère, épouse et nonnes.

Mesurées à l’aune d’outils universels de mesure du bien-être matériel, de satisfaction et de couverture des besoins (pyramide des besoins de Maslow, de l’Indice de Développement Humain, du Bonheur National Brut), de cohésion sociale, de corruption, de confiance sociale, la performance de ces deux pays est plus désastreuse que dans les pays environnants.

Si on ajoute à ce bilan déjà catastrophique un point de vue humaniste, l’échec est pire : la sacralisation caricaturale du mythique personnage Bouddha et des ses continuateurs, aboutit à des rapports hiérarchiques humiliants entre petit peuple, armée omniprésente et porteuse d’un nationalisme ethno religieux écrasant, et, par dessus tout, entre profanes et moines bouddhistes parasites qui extorquent aux premiers leur pitance en usant de leur statut symbolique de quasi divinités, pour mieux se consacrer à l’année longue à leurs prières, méditations et célébrations du Bouddha.

Cérémonie matinale de l’aumône
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Cérémonie matinale de l’aumône

Avec une religion d’État, la lourde prédominance d’une ethnie, d’une langue, d’une catégorie sociale bardée de divinité, on pourrait légitimement attendre à mieux que ce bilan désastreux.

Mais l’écart entre ses prétentions et les malheurs endurés par les populations apparaît encore plus criant si on se rappelle que cette religion clame que « Le désir du bonheur en soi est essentiel à l’homme. Il est le mobile de tous nos actes. C’est non seulement qu’on veut être heureux, mais qu’on ne veut être que cela[…] En faisant le bonheur des autres on fait le sien » selon Matthieu Ricard, dans Plaidoyer pour le Bonheur, le célèbre thuriféraire français du bouddhisme et porte-parole du Dalaï Lama dont le bilan social dans son Tibet – féodal – natal n’est pas moins désastreux.

Pas plus que les autres religions – toutes irrationnelles par principe fondateur – ce bouddhisme-là ne parvient pas – et en est loin – à atteindre les buts affichés : l’émancipation de tous, à commencer par le genre féminin, le décollage économique, la satisfaction des besoins humains basiques et spirituels, le vivre ensemble, la cohésion sociale, le respect des minorités, la citoyenneté et la démocratie.

Par comparaison avec d’autres projets se voulant émancipateurs, dont le socialisme version léniniste, ces religions (ou spiritualités) ne réussissent guère mieux et échouent autant à assurer bien-être et bonheur pour tous dans ce monde, le seul qui existe.

On comprend donc mal cette mode intellectuelle qui pousse certains occidentaux progressistes à délaisser les objectifs des Lumières pour chercher en Orient et dans le tiers-monde le salut (certains d’entre eux se fourvoient même plus gravement en se prenant d’amour aveugle pour l’islam et les sociétés oppressantes et inégalitaires qui s’en inspirent !). Comme dans la fable « La Chèvre de Monsieur Seguin » où la chèvre Blanquette, délaissant l’amour protecteur de M. Seguin pour de verdoyantes prairies fantasmées hors de l’enclot car « c’est mieux ailleurs ». Blanquette y rencontrera le loup, y perdra non seulement ses illusions, mais la vie. Transposition : « si on y va voir avec une exigence critique et objective, on constatera qu’on ne vit pas mieux avec dieux et divinités de substitution, mais même plus mal ».

Hors de la fable, ces deux exemples asiatiques nous inclinent même à conclure qu’avec toutes ces religions valorisant des fantasmagories, on est assuré d’aggraver « les malheurs du monde » (Camus) au lieu d’y remédier, alors qu’elles clament le Bonheur comme les envoûtantes sirènes d’Homère. D’ailleurs, autre illusion similaire qui afflige pas mal d’intellectuels, si on examine de près et objectivement les sociétés musulmanes réelles, on conclut tout aussi assurément que les religions sont le chemin le plus court pour rendre plus misérable encore la vie des gens ordinaires. Et on comprend d’autant plus mal cette fascination occidentale pour l’Orient. Certainement la répétition du mécanisme de la repentance du « blanc » que ses « privilèges » culpabilise.

Vu de près avec des méthodes objectives, le bouddhisme se révèle incapable de remplir les aspirations qualitatives et matérielles des populations.

Dans sa version fondamentaliste (Théravada, dit du « Petit Véhicule »), s’érigeant en quasi religion d’État, elle au contraire aggrave les conflits, les discriminations, les humiliations, les frustrations et les inégalités. Et la violence.

Dans deux cas examinés ici (Myanmar et Sri Lanka, bouddhistes Théravada), on constate que non seulement elle rate sa promesse de faire accéder au Bonheur, à l’Éveil et à un vivre-ensemble harmonieux, mais qu’elle aggrave les conditions de vie matérielle de ces pays « en voie de développement » et retarde même leur décollage socio-économique et l’accès à la démocratie.

Ces ratages patents rendent difficilement compréhensible la fascination que ces « spiritualités » exotiques exercent sur des intellectuels occidentaux.

Pagode Shwedagon de Rangoon
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Pagode Shwedagon de Rangoon : le culte bouddhiste est très vivant et omniprésent au Myanmar

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