Taylor et Maclure attaquent. RPL et MLQ répliquent !

David Rand

2022-09-15

Dans un texte récent intitulé « Une étrange laïcité » et truffé d’incohérences et d’allégations douteuses, Charles Taylor et Jocelyn Maclure s’attaquent à la Loi 21.

Selon Taylor et Maclure, la protection de la liberté de conscience, un principe-clef de la laïcité, doit se faire avec une « attention particulière » à la défense des « minorités vulnérables ». Ils insinuent que la Loi 21 serait le produit d’une majorité intolérante agissant contre celles-ci. Cette obsession des minorities est très à la mode actuellement. Pourtant, la laïcité doit protéger la liberté de conscience de tout le monde, peu importe son appartenance à une minorité ou à une majorité quelconque. D’ailleurs, bien qu’une tyrannie de la majorité puisse avoir lieu, une tyrannie de la minorité est tout aussi possible. Pensons par exemple aux chefs religieux les plus pieux qui ont souvent la prétention de parler au nom de l’ensemble de leurs coreligionnaires, mais sans représenter ces derniers.

Taylor et Maclure vont même jusqu’à accuser le législateur d’avoir adopté cette Loi sur la laïcité de l‘État pour des motifs duplessistes identitaires. Apparemment, leur souci des minorités ne s’étend pas à la minorité québécoise dans la fédération canadienne. De plus, ils n’ont apparemment aucune objection à ce que l’identité religieuse soit si prioritaire que l’on permette le port des signes religieux par des fonctionnaires. Force est de constater que les deux auteurs accordent à la liberté d’expression religieuse une priorité sur toute autre liberté, surtout celles des élèves et des usagers de services civils.

Mais le pire du discours de Taylor et Maclure, à mon avis, est leur assertion tout à fait mensongère que la Loi 21 « ferme la carrière d’enseignante à de jeunes femmes qui en ont la vocation en les contraignant à choisir entre leurs convictions religieuses et leurs aspirations professionnelles. » et fait d’elles des citoyennes « de seconde classe ». Au contraire, ces croyantes n’ont qu’à enlever leurs signes religieux au travail. Leur liberté de croyance (interne) n’est aucunement affectée. Seule leur liberté d’expression religieuse (externe) est affectée, et seulement durant les heures de travail, car pratiquer sa religion au travail (en affichant un signe religieux par exemple, utilisant son corps comme un panneau publicitaire) est incompatible avec son devoir en tant que fonctionnaire ou enseignante. L’État a le devoir de faire respecter ce principe.

Les marxistes, les membres du Parti Conservateur et les gens de toute autre mouvance politique sont obligés, selon la Loi sur la fonction publique (Article 10), de ne pas afficher leurs convictions politiques dans l’exercice de leurs fonctions. Deviennent-ils des citoyens « de seconde classe » pour autant ?

Le Mouvement laïque québécois (MLQ), sous la plume de son président Daniel Baril, a très bien riposté aux deux auteurs, dits philosophes, dans un texte Une laïcité non pas « étrange » mais inachevée. M. Baril rappelle que « [l]a laïcité ne vise pas qu’à séparer l’État et la religion de la majorité mais l’État et toutes les religions, qu’elles soient majoritaires ou minoritaires. ». Il rappelle aussi qu’en réduisant leur analyse de cette Loi 21 à la question des signes religieux, Taylor et Maclure « confondent manifestement […] un moyen avec un objectif. » Il explique que cette Loi 21 fait davantage :

« La loi 21 ne fait pas que proscrire le port de signes religieux par les représentants de l’État en autorité coercitive et éducative. Elle définit de façon claire et assez complète les principes fondamentaux de la laïcité et elle inscrit cette laïcité dans la Charte des droits et libertés de la personne. »

« Elle accorde également à chaque citoyen le droit à des institutions publiques laïques, dont l’école, afin de protéger la liberté de conscience et la liberté de religion de tous. »

Baril explique que l’interdiction du port de signes religieux est devenu nécessaire puisque

« des adeptes de toutes les religions refusent le principe de la neutralité visible et élèvent l’affichage vestimentaire de leurs croyances au rang d’un droit fondamental devant être respecté en toutes circonstances, même au détriment de la liberté de conscience du public que ces personnes desservent. »

Baril termine en soulignant que la Loi 21 peut être critiquée, pas pour ce qu’elle fait, mais plutôt pour ce qu’elle ne fait pas. Elle ne va pas assez loin. Elle doit s’étendre à toute institution publique ainsi qu’à toute école qui reçoit des fonds publics. Et elle doit limiter les exemptions fiscales dont jouissent les organismes religieux.

Nadia El-Mabrouk et François Dugré du Rassemblement pour la laïcité (RPL) ont aussi repliqué à Taylor et Maclure dans un texte Une laïcité sans bras ni jambes. Ces auteurs expliquent que l’exigeance de neutralité religieuse qui justifie l’interdiction du port de signes religieux par les enseignants n’est qu’une première condition nécessaire pour la liberté de conscience des élèves. El-Mabrouk et Dugré espèrent donc que le nouveau programme Culture et citoyenneté québécoise vienne poursuivre ce processus. Mais Taylor et Maclure rejettent déjà la première condition. Les porte-parole du RPL constatent donc que, pour Taylor et Maclure, « la seule liberté à protéger serait celle des enseignantes d’afficher leurs croyances, sans se soucier de celle des élèves, qui sont pourtant la raison d’être de l’école ».

El-Mabrouk et Dugré déplorent le procès d’intention que font Taylor et Maclure au législateur en n’y voyant qu’une attaque contre les « minorités vulnérables » Il n’y a pas que la religion majoritaire qui menace les libertés. Protéger les jeunes provenant de minorités religieuses contre la pression souvent exercée sur eux par leur coreligionnaires, c’est aussi une priorité :

« Il est de la responsabilité de l’État de promouvoir l’autonomie de ces enfants, et ce n’est pas en banalisant l’intégrisme religieux, ou en refusant de le voir, qu’on y arrivera. »

Pour résumer, nous n’avons pas besoin des sophismes des philosophes (où devrait-on dire plutôt philosophistes ?) Taylor et Maclure. La très modérée Loi 21 constitue un pas important dans la bonne direction, sur un chemin que le Québec doit poursuivre. Mais Taylor et Maclure se battent avec acharnement contre même ce premier pas modeste.

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